Des vies de combat, Femmes noires et libres, Audrey Célestine

Présentation. Elles sont femmes, noires et libres. Refusant d’être réduites à la couleur de leur peau, elles ont relevé la tête, crié, créé, chanté, manifesté… De la fin de l’esclavage jusqu’à Black Lives Matter, elles ont mené des vies de combat. Et donnent envie de changer le monde.

Mon avis. Percutant…

Ce livre regroupe des parcours de « femmes, noires et libres », femmes/mères/sœurs/filles courage, toutes animées par la volonté de faire entendre leur voix et « faire bouger les choses », en écrivant, en chantant, en ruant dans des brancards installés depuis trop longtemps. Institutionnalisés, même…

Le parcours couvre la fin du XIXe siècle jusqu’à nos jours et celle qui « ouvre le bal », c’est Harriet Tubman, née esclave en 1821 aux États-Unis. Elle réussit à passer la frontière qui sépare le Sud du Nord. Grâce au réseau clandestin de l’Underground, elle conduira quantité d’esclaves vers la liberté. Coïncidence (vraiment ?), j’avais vu le film Harriet – réalisé en 2019 par Kasi Lemmons, avec Cynthia Erivo dans le rôle titre – qui lui est consacré peu de temps auparavant ; je vous le recommande d’ailleurs.

« Aujourd’hui, aux États-Unis, tout le monde connaît la « Moïse noire », la « Black Moses ». Des livres pour petits et grands lui sont consacrés, un mémorial a été érigé dans son Maryland natal, Hollywood l’a mise en scène sur grand écran et, dans les années à venir, son visage apparaîtra très probablement sur les billets de 20 dollars. Elle serait la première femme noire à avoir cet honneur. » [p. 23]

Chacune de ces femmes a œuvré, d’une manière ou d’une autre, en faveur de la reconnaissance de toutes : être humain. Quel que soit son sexe. Quelle que soit sa couleur.

« Lorsqu’en 1939 on lui propose de chanter « Strange Fruit », Billie Holiday doute. Qui a envie d’entendre parler de corps pendus aux arbres ? D’humains au bout d’une corde, entourés d’une foule riante, balancés par la brise d’été du Sud profond ? » [p. 73].

Elle a expérimenté l’humiliation d’être une chanteuse noire sur les routes au sein d’un groupe exclusivement composé de Blancs : trouver un endroit où se loger, où manger, des toilettes « autorisées »… Il lui arrive de « cogner » : on peut le comprendre. Cette chanson devient un hymne pour les militants des droits civiques.

Chanson aussi pour Sarah Vaughan, à la « tessiture exceptionnelle qui l’emmène du baryton au soprano » [p. 81]

 » J’ai longtemps souhaité avoir la peau marron clair. J’imaginais que les gens qui avaient cette couleur étaient plus estimés que moi. » [p. 82]

1955, Montgomery, Alabama. Claudette Colvin a 15 ans et refuse de céder sa place, dans le bus, à une femme blanche, comme il est « de tradition ».

« C’est mon droit constitutionnel d’être assise ici, autant que la dame. J’ai payé pour mon trajet, c’est mon droit constitutionnel. » [p. 86]

Neuf mois plus tard, une certaine Rosa Parks agira de même : « Notre liberté est menacée chaque fois qu’une personne est arrêtée et battue par la police à cause de la couleur de sa peau. » [p. 89]. Résonance particulière au lendemain de la condamnation de Derek Chauvin...

Fannie Lou Townsend est née en 1917 dans le Mississippi ; elle n’a que trop conscience des inégalités subies par les femmes noires dans le Sud, elle à qui un médecin a « retiré l’utérus sans son accord, alors qu’elle venait soigner une tumeur. Comme pour des milliers de femmes noires et portoricaines de l’époque, cette stérilisation forcée lui signifiait que son corps ne lui appartenait pas vraiment. » [p. 96]

Malgré les menaces et les violences subies, elle milite pour le droit d’être inscrite sur les listes électorales, proteste contre la ségrégation au sein du Parti démocrate, raconte les intimidations, la peur, l’absence d’égalité alors que l’esclavage a été en théorie aboli.

C’est par l’écriture que Paule Marshall (1924 – 2019), qui a grandi a Brooklyn et dont les parents sont originaires de la Barbade, échappera à un quotidien marqué par la pauvreté. Elle obtiendra postes universitaires et distinctions.

« Toute sa vie, elle aura rendu hommage aux femmes de son enfance, dont les mots résonnaient dans sa cuisine. « Je leur dois ce qu’il y a de mieux dans mon travail, qui témoigne du riche héritage de langue et de culture qu’elles m’ont si librement transmis dans l’atelier de mots qu’était devenue la cuisine. » » [p. 112]

Simone Schwarz-Bart, quant à elle, naît en 1938 en Charente où son père, militaire, est en poste, mais grandit en Guadeloupe. Elle écrit, parfois à quatre mains avec celui qui est devenu son mari, André Schwarz-Bart.

« Quand elle évoque la Guadeloupe, Simone parle d’inventions et de blessures, de menaces des cieux et des hommes. Sa langue est douce à l’oreille et serre un peu la gorge. Elle raconte le créole et ses silences. L’exubérance et la réserve des gens qui vivent « la mort cousue dans l’ourlet », parce qu’il y eut la cale, la traversée de l’océan, les cris de ceux qui se noient et les larmes de ceux qui arrivent de l’enfer dans une terre qui aurait pu être un paradis. » [p. 115]

Katherine Johnson (1918 – 2020), la brillante physicienne que nous connaissons via le film de Theodore Melfi, Hidden Figures, nommé plusieurs fois aux Oscars, a reçu des mains de Barack Obama la plus haute distinction remise à un citoyen par le gouvernement américain : la médaille présidentielle de la Liberté. Elle et ses collègues recrutées à la Nasa sont surnommées « ordinateurs en jupe ».

Shirley Chisholm est, en 1969, la première femme noire à siéger à la Chambre des représentants, au Congrès des États-Unis, parmi 12 femmes sur 535 membres. Après avoir été diplômée de l’université Columbia, elle disait déjà qu’elle devait « faire face à un « double handicap », celui d’être noire, et d’être femme. » [p. 159]

Maya Angelou (1928 – 2014) a vécu mille vies et est devenue une figure de la lutte pour les droits civiques des Noirs aux États-Unis à travers la poésie, la sienne ou celle des autres, qu’elle chante, danse, joue…

« Hors des baraques des hontes de l’histoire

Je m’élève

Surgissant d’un passé enraciné de douleur

Je m’élève

Je suis un océan noir, bondissant et large

Jaillissant et gonflant je porte la marée… » [p. 165]

Jenny Alpha, née en 1910 en Martinique, devient chanteuse et comédienne ; pourtant, on lui a répété qu’il n’y a aucun rôle pour elle, ce qui « a le don de l’irriter ». « Après tout, une pièce de théâtre, c’est l’amour, la jalousie, les grands sentiments, et ils n’ont pas de couleur. » [p. 195]. Ce n’est qu’à l’âge de 66 ans, en 1975, qu’elle obtient le rôle principal d’une tragédie du répertoire classique : Rodogune, de Corneille.

C’est en découvrant Orfeu Negro de Marcel Camus qu’Euzhan Palcy a été animée par la volonté de « faire du cinéma. De raconter des histoires, d’incarner des sentiments à l’écran. De mettre un coup d’arrêt à la litanie des rôles dégradants, humiliants, subalternes dédiés à tous ceux et celles qui ne sont pas blancs. On lui dit qu’elle cumule les handicaps : jeune, femme, noire. Elle considère que ce sont là des atouts. »

Après bien des difficultés, elle réalise l’adaptation du roman de Joseph Zobel, La Rue Cases-Nègres ; le film est récompensé par le César du meilleur premier film et lui ouvre les portes de Hollywood. Elle devient la première réalisatrice noire produite par un studio hollywoodien et la seule à avoir dirigé Marlon Brando, dans Une saison blanche et sèche, d’après le roman de l’écrivain sud-africain André Brink.

« Avec ma caméra, je ne filme pas, je répare. » [p. 222]

Toni Morrison, née Chloe Anthony Wofford Morrison en 1931 dans l’Ohio, est avide de lectures. Après avoir enseigné, elle travaille durant une vingtaine d’années dans la maison d’édition Random House, avant de publier, en 1970, son premier roman, The Bluest Eye : « Je voulais lire un livre qui traite des plus vulnérables – les femmes, les enfants, les Noirs – et il n’y en avait pas. Alors j’ai commencé à écrire. » [p. 242]

« Serai-je autorisée, enfin, à écrire sur des Noirs sans avoir à dire qu’ils sont Noirs, comme les Blancs écrivent sur les Blancs ? » [p. 244]

Léonora Miano, née en 1973 au Cameroun, arrive en France en 1991 pour étudier la littérature américaine. Elle commence à publier romans et essais.

« La France a désormais un autre visage parce qu’elle a bâfré aux tables du monde, qu’elle s’est forcée dans le lit des peuples du monde, et que, de ces corps-à-corps, sont nés des citoyens français. » [p. 270]

Robyn Rihanna Fenny est née en 1988 à la Barbade et très vite s’ingénie à soutenir les plus vulnérables, tout en mettant l’accent sur « une histoire américaine tissée de rébellions contre l’injustice, d’immigrations, de violence. » [p. 289]

« Où que j’aille, sauf à la Barbade, je suis une migrante. Je pense que les gens l’oublient souvent, quand ils voient Rihanna « la marque », déclare-t-elle en 2019 à un magazine. Mais c’est important qu’ils se souviennent que s’ils m’aiment, tout le monde, là, dehors, est comme moi. Il y a des millions de Rihanna, qui sont traitées comme de la boue. » [p. 289]

Viola Davis, née en 1965 en Caroline du Sud, a connu la pauvreté et la violence d’un père alcoolique. Elle est récompensée pour ses rôles au cinéma, au théâtre, à la télévision. Elle a pourtant bien conscience que malgré succès et récompenses, sa carrière est plus difficile que celle d’autres actrices américaines.

« On me dit : « Tu es une Meryl Streep noire… Il n’y en a pas deux comme toi. » OK, eh bien, si tu penses vraiment qu’il n’y en a pas deux comme moi, paie-moi à ma juste valeur. »

À chaque remise de prix, à chaque discours, elle n’oublie pas de rappeler la difficulté, dans ce métier, d’être une femme noire, avec un nez, des lèvres charnues, une peau foncée, une voix grave, tellement éloignés des canons de féminité produits par la culture américaine. » [p. 321]

Simone Biles, née dans l’Ohio en 1997, est la gymnaste la plus titrée de l’Histoire, hommes et femmes confondus. Vingt et un ans plus tard, elle devient la porte-parole des jeunes filles abusées sexuellement au sein du monde des gymnastes américaines. Elle attaque régulièrement la fédération qui n’a pas réussi à protéger les jeunes athlètes.

Née en 1975 en France, c’est par la danse en général et le hip-hop en particulier que Bintou Dembélé exprime son refus des « identités réductrices » : « Je suis d’origine hip-hop, une culture du refuge, une famille d’accueil, famille choisie où je pouvais être protégée. Quand je suis au Sénégal, je suis perçue comme une « toubab », une Blanche, quand je vais aux États-Unis, je suis vue comme une Parisienne, quand je suis en Guyane française, je suis une Africaine, et quand je suis en France, mon accent me désigne comme banlieusarde. » [p. 340]

« Choisir, c’est renoncer ». Même si ce billet est très probablement le plus long depuis les débuts de ce blog, bon nombre des personnalités évoquées dans cet ouvrage n’y sont pas reprises. Chacune d’elle pourrait d’ailleurs faire l’objet d’un livre. Ne me reste plus maintenant qu’à découvrir livres, films… que je ne connaissais que de nom, voire pas du tout…

Harriet Tubman

Ce titre entre dans le Challenge « Un genre par mois », proposé par Iluze (biographies, essais, entre autres, pour avril).

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Merci à « mon bienveilleur » pour m’avoir offert cet ouvrage.

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