Le parfum de l’exil, Ondine Khayat

Présentation. « Là où s’épanouit le jasmin se trouve la première clé. »

Tel est le dernier message laissé à Taline par Nona, sa grand-mère, qui l’a élevée, guidée, accompagnée à chaque étape de sa vie. Celle qui lui a appris à reconnaître tout un univers subtil d’odeurs – chèvrefeuille, amande, terre mouillée… – et à les associer pour créer de nouvelles fragrances. Maintenant que Nona est morte, Taline, terrassée par le chagrin, est seule à la tête de l’entreprise de parfums créée par sa grand-mère.

Sous le massif de jasmin du jardin, elle découvre un carnet en cuir rédigé par Louise, son arrière-grand-mère. Au fil des pages, défile sous ses yeux tout un pan de son histoire familiale : le génocide arménien, la peur, l’horreur, l’exil, mais aussi l’espoir et la renaissance.

En levant le voile sur les secrets et les traumatismes du passé, Taline souhaite se libérer enfin des cauchemars qui la hantent pour pouvoir vivre sa propre vie.

Couverture Le parfum de l'exil

Mon avis. Un nouveau coup de cœur ; je me suis tellement laissé emporter par cette h/Histoire que je l’ai lue en deux jours ; il y a belle lurette que cela ne m’était plus arrivé…

Focus sur Taline qui vient de perdre Nona, sa grand-mère, celle qui l’a élevée, choyée et lui a fait découvrir le monde infini des senteurs : « Nona avait très vite réalisé que sa petite-fille possédait un odorat exceptionnel, qu’elle était capable de garder en mémoire des centaines d’odeurs et de les restituer avec précision. » [p. 11]

Taline a perdu sa force, son pilier, celle qui a toujours réussi à l’apaiser quand son ciel se « pénombre » ; celle qui incarne à ses yeux l’amour qu’elle n’a pas reçu de ses parents.

« – Nona, tu es celle qui a toujours été,

Aujourd’hui, je ne sais pas où tu es.

Tu m’as appris à vivre, à rire, à respirer.

Danser sous des lueurs glacées,

Allumer des feux dans la neige. […]

Tu m’as appris à inventer,

À construire un refuge en moi.

Le monde a l’odeur de ton rire,

Le parfum de tes rêves. » […] [p. 17 – 18]

Ce n’est malheureusement pas auprès de son (tourmenteur de) « compagnon » qu’elle trouvera un peu de réconfort, pas plus qu’auprès de ses parents. Seul son frère comprend le vide qui est devenu le sien, sans pouvoir le combler. Une seule manière de « surnager » : se lancer à corps/cœur perdu dans le travail et essayer de faire honneur à sa grand-mère au royaume des odeurs.

Nona ne lui a cependant pas seulement légué une entreprise et un savoir-faire/être, elle a laissé derrière elle des mots/maux mis sur papier par Louise, sa mère.

« Le ciel parle, pourtant. Le frémissement de ses nuages, la lumière de sa lune, la chaleur de son soleil, la soudaineté de ses pluies. Aujourd’hui, aucun nuage ne vient attendrir son bleu étincelant. Souvent, j’ai levé la tête vers le ciel pour y lire mon chemin. Mes yeux ont parfois été aveuglés, parfois les pages étaient tout simplement vides. D’autres fois, je n’ai pas su lire ce qui était écrit sur le sable de ma vie. Ou la mer, trop pressée, en avait effacé les traces. Il n’est alors resté sur la grève que des cailloux et des coquillages tranchants. » [p. 44]

Des mots qui relateront un pan de l’histoire de la famille, celle du génocide arménien, celle de l’indicible, celle de l’exil, celle de l’errance… Des mots qui trouveront un écho particulier chez Taline si elle accepte de s’y plonger, au risque de voir se ternir l’image de Nona…

Louise raconte son enfance à Marache, en Turquie, sa jeunesse, alors que le soleil illumine ses jours, au sein d’une famille unie, dont le pilier est son grand-père, érudit, « sage » bienveillant : « Ces jours-là semblaient éternels, gravés dans la mémoire du temps. Rien ne pourrait jamais briser les arcs-en-ciel ou faire pleurer nos éclats de rire. Nous étions les rois cléments d’un petit royaume merveilleux, dont les sujets étaient des scarabées, des poissons, des oiseaux et des chats. » [p. 48 – 49]

Bien vite, la petite Louise découvre la magie des mots ; ses émotions deviennent poésie :

« Pia, sur mon cœur dépose un battement d’ailes, et défroisse le ciel rétréci par la nuit…

Pia dans mes rêves dépose du soleil et fredonne mille mélodies…

Pia… » [p. 50]

Louise sera bientôt sollicitée pour prêter sa plume à ceux qui en sont dépourvus…

Le récit se poursuit de la sorte : l’histoire de Louise est entrecoupée de retours dans le présent avec Taline qui tâche de (re)trouver un sens à sa vie, consciente de ce qui se joue à travers les carnets de son arrière-grand-mère, nouée par une déferlante d’émotions qui éclaire également sa propre vie.

L’insouciance de Louise est définitivement engloutie le 24 avril 1915. Plusieurs centaines d’intellectuels arméniens sont arrêtés, dont des proches de son grand-père. Prémices de l’horreur.

« Un vent de brutalité souffla dans la maison. Ils interpellèrent grand-père, qui se leva, blême, et marcha vers eux. […] Il me serra très fort. Je perçus dans son étreinte un adieu silencieux. Il se pencha vers moi, et je recueillis le mince filet de sa voix.

– Je serai toujours auprès de toi, Louise. N’oublie jamais tes racines, ni aucun de tes souvenirs… Promets-moi, me dit-il. » [p. 176 – 177]

J’ai adoré ce livre, tant pour l’histoire qui « prend aux tripes » et bouleverse au plus profond de soi, que pour l’écriture, sublime, poétique, magique.

« Mes seules racines, je les tenais dans ma main : un cahier de poèmes, un plumier rouge et un petit flacon de lavande. Il me fallait d’urgence trouver un endroit pour les replanter. » [p. 219]

« – Quand je joue, il y a en toi un déferlement de passion. Mais quand la musique s’arrête, tu redeviens comme tu es, me dit-elle.

– Et je suis comment ?

– Effacée.

Il n’y avait sans doute pas de mots plus justes pour me décrire. Quelqu’un avait pris une gigantesque gomme et avait effacé ma vie. » [p. 241]

« Beyrouth était une ville fascinante, plaintive et colorée. Elle n’était jamais silencieuse, son murmure n’était nulle part ailleurs semblable. Elle respirait, s’étirait et palpitait sous la langueur de son ciel. […] Tout ici avait une odeur, celle, sèche, de la poussière des rues, ou exubérante, du poulet mariné. Celle, âcre, des ordures, ou tendre, de la terre frémissante. Le Liban avait un goût que j’aimais. Il parfumait mes rêves. C’était le goût de l’ail, du persil et du thym, celui des matins remplis de cardamome et du ciel qui souriait sur le toit des maisons. » [p. 229 – 230]

« J’ai ramassé tous mes morceaux d’enfance et j’ai fabriqué ce joyau. Je tisse pour elle un horizon de bonheur afin que rien, jamais, ne l’égratigne. » [p. 348]

« C’est l’infini que j’étreins…

Des secondes majestueuses s’envolèrent comme un millier d’oiseaux. Nous remontions le courant chaud de nos eaux, nous nous y ébattions, avant de regagner la rive pour y plonger à nouveau. Nos soupirs mis bout à bout formèrent une brise tiède, un mistral ininterrompu, et rythmèrent la vaste nuit. » [p. 408]

« Nous devons écrire nos vies sur le ciel, pour que ceux qui viennent y lisent nos combats, le sel sur nos blessures. Nous devons écrire nos vies sur le ciel, pour que ceux qui viennent y lisent nos éternelles renaissances. » [p. 437]

« Que refleurissent dans le matin tous les lys de l’espoir

Et que personne, jamais, n’oublie notre histoire. […]

Elle [Taline] avait jusqu’à présent tenu ses racines dans sa main, sans savoir où les replanter, sans pouvoir le faire. Ces racines meurtries, arrachées quatre générations plus tôt, demandaient à être remises en terre car tel est le mouvement naturel de la vie. » [p. 439 – 440]

Un grand merci aux éditions Charleston et à Gilles Paris pour ce partenariat.

Ce titre entre dans le Challenge « Un genre par mois », proposé par Iluze (livre contemporain pour mai).

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