Auteur : Païkanne

Hôtel zéro étoile, David Marchand et Guillaume Prévôt – Mathilde George

Présentation. La classe de Noam participe à un programme d’échange scolaire : chaque élève va recevoir un correspondant chez lui pendant deux jours ! Oui mais voilà : Noam n’a plus de vrai « chez-lui ». Depuis quelque temps, il vit avec sa mère dans une petite chambre d’hôtel, et il ne veut surtout pas que ses copains du collège l’apprennent…

Couverture de « Hôtel zéro étoile »

Mon avis. Une lecture rapide sur un sujet grave…

Ce court récit évoque la difficulté d’être différent, ou plus exactement de vivre différemment : suite à des déboires financiers, Noam a dû déménager et vit maintenant avec sa maman dans une chambre au sein d’un « hôtel social ». Il a réussi à cacher sa « nouvelle situation » à ses amis, mais les choses se corsent lorsqu’un échange est organisé avec une école liégeoise. Il va s’agir d’accueillir « chez lui » un jeune Belge durant deux jours.

Noam va tâcher de se sortir de ce « pétrin » avec l’aide de sa maman, mais les choses ne se déroulent pas forcément comme prévu…

Ce récit de la collection J’aime lire Max ! permet aux jeunes lecteurs de découvrir que, même s’il n’est pas aisé de (trop) se démarquer des autres, la vie offre parfois de belles surprises, là où on ne s’y attend pas.

Merci aux éditions Bayard pour ce partenariat.

Diskø, Mo Malø

Présentation. Que peut le meilleur des flics quand une enquête en vient à ébranler sa raison ?
Sous la beauté impassible des paysages du Groenland couvent les passions les plus noires.

L’inspecteur danois Qaanaaq Adriensen ne pensait jamais s’habituer aux rudesses du climat groenlandais. Cela fait pourtant sept mois qu’il officie sur la grande île blanche, comme chef de la police locale. En compagnie de son adjoint, l’Inuit Apputiku Kalakek, il trompe son ennui en jouant à la roulette groenlandaise. Jusqu’au jour où, dans la baie touristique de Diskø, un cadavre est retrouvé, figé dans la glace d’un iceberg.

La victime n’est pas tombée : elle a été piégée vivante. Qui pouvait concevoir une haine assez puissante pour lui infliger une fin aussi cruelle ?

Au milieu des icebergs à la dérive, Qaanaaq, flic cabossé, tente de garder le cap. Mais il est bientôt rattrapé par un deuxième meurtre, qui le touche en plein cœur – et menace de faire vaciller sa propre raison.

Ebook: Disko, Mo malo, La Martinière, Fiction, 2960154859269 -  Leslibraires.fr

Mon avis. Ravie de retrouver Qaanaaq.

L’inspecteur découvert dans le roman précédent, qui porte son prénom, est resté au Groenland où il est maintenant chef de la police. Bien évidemment, les « affaires » ne sont pas aussi nombreuses qu’à Copenhague, il faut donc tuer le temps comme l’on peut : après s’être centré sur la victime qui perd la vie d’une cruelle manière, le récit s’ouvre sur « notre » Qaanaaq, en train de jouer à une partie de « roulette groenlandaise », nettement moins dangereuse heureusement que son homologue russe…

« Il fixe sa mort bien en face, droit dans les yeux. Elle est blanche, lisse et impassible. Elle n’a pas de nom ; elle n’a que cette insondable densité qui l’enserre de toutes parts. Il pourra crier autant qu’il le veut, il l’a déjà compris : tout glissera sur elle. Sourde et muette. La mort telle qu’elle se présente à lui est un bloc compact et sans âme.

Une masse immense qui l’engloutit. » [p. 13]

« Quelque chose allait exploser. Ils ne savaient pas encore quoi, mais quelque chose allait péter, c’était leur seule certitude. » [p. 27]

Une enquête hors normes (mais y a-t-il des normes au Groenland ?) pour l’inspecteur et ses hommes, une enquête qui « piétine » dans cette immensité glacée avec, en point de mire, des « personnages » particuliers : les icebergs, mères ou filles – les secondes vêlées (le terme propre) par un bloc mère – et leurs crevasses, fissures, moulins…

C’est dans une « fille récemment vêlée » – en témoigne la translucidité du bloc en question, un iceberg tombant dans l’eau de mer s’opacifie à cause du sel – qu’a été aperçu « le visage d’un homme, ses yeux bleus grands ouverts, comme momifié dans la masse d’un énorme bloc de glace. D’après Kiminsen, c’est le corps tout entier de la victime qui s’était retrouvé captif d’un iceberg vêlé le matin même en baie de Diskø. » [p. 35]

Davantage encore que lors de l’enquête précédente, c’est un Qaanaaq « déboussolé » qui sera personnellement concerné par les drames survenus en ces lieux qu’il a appris à aimer.

« Malgré les mois de présence dans sa nouvelle patrie, Qaanaaq n’avait pas épuisé sa faculté d’émerveillement. En d’autres circonstances, il se serait certainement extasié une fois encore face à ce fabuleux spectacle de gigantisme. Il aurait scruté l’apparente uniformité à la recherche des infinies variations de la nature. Nuna, la terre, dans toute sa force et sa résilience. Car ici, au sud surtout en été, le panorama n’avait rien d’une partition répétitive. Là, on devinait le creux d’une combe à neige, hérissée de ses saules herbacés. Ailleurs s’ouvrait une petite vallée protégée des coulées de glace, où se dressaient quelques bosquets de bouleaux. Plus loin encore, un lac déchirait le paysage d sa fracture bleutée, des tapis de fleurs mouchetant ses berges. » [p. 161]

J’ai de nouveau passé un bon moment de lecture, même si certaines questions sont demeurées « en suspens ». Je lirai bien évidemment le tome 3.

Un baiser qui palpite là, comme une petite bête, Gilles Paris

Présentation. « Je me suis laissé prendre, comme une fille facile. » Ainsi parle Iris avant de se donner la mort. C’est un choc pour l’ensemble du lycée mais surtout pour Emma, Tom et leurs amis. Conscients d’avoir mal agi, ils tiennent à mieux comprendre ce qui s’est passé et à défendre la mémoire d’Iris.

un baiser qui palpite là, comme une petite bête

Mon avis. Percutant…

Si Iris, la jeune fille de terminale qui s’est suicidée, est le fil conducteur qui ouvre et ferme le roman, celui-ci évoque, de manière générale, les problèmes, souffrances et excès rencontrés par les adolescents, et en particulier les jumeaux Tom et Emma, même si d’autres interviennent de manière sporadique. Iris s’est donné la mort car elle ne supportait plus d’être devenue la « Marie-couche-toi-là » du lycée. Derrière cette réputation se cachait un secret extrêmement douloureux, devenu trop lourd à porter.

Tom et Emma, ainsi que d’autres lycéens, songent de temps à autre au rôle qu’ils ont joué dans ce drame :

« Chacun d’entre nous ayant participé à sa mort, il nous est difficile de vivre comme si rien de tout cela n’était arrivé. Pourtant, aucun élève n’ose prononcer son prénom. Les autres le feraient taire aussitôt. J’étais en troisième, j’ai craché sur son passage, j’ai laissé de nombreux messages insultants sur son répondeur. Jamais je ne me le pardonnerai. » [p. 26 – Emma]

« Je ne suis bonne qu’à être mauvaise. » C’est ce que nous pensions tous d’Iris, sans la connaître. Nous l’avons tous jugée, sans lui laisser le temps de s’expliquer. » [p. 31 – Tom]

Sorties, alcool, drogue, relations amoureuses, harcèlement, réseaux sociaux, conflits avec les parents… autant de sujets abordés par le récit ; ces jeunes se cherchent, se découvrent, expérimentent, jouent avec le feu…, désireux de se singulariser tout en se fondant dans « la masse »…

« Nous les ados, on est mal dans notre peau. On aimerait muer plus vite, se débarrasser du mal qui circule en nous comme un sang pollué. À commencer par la voix qui bascule en un rien dans les aigus si on ne la contrôle pas. Ça craint. Et cette peau blanchâtre où s’égarent trois poils sur la poitrine. Nul. Une peau couleur du lait qu’on boit à chaque petit-déjeuner pour nous le rappeler. Et tous ces vilains petits boutons qui s’éparpillent un peu partout, surtout sur le visage… […] On passe du rire aux larmes, on a le seum, rien ne va, puis tout va sans qu’on sache pourquoi. » [p. 30 – Tom]

Le récit se lit d’une traite, ou presque, et met le doigt où cela fait (très) mal. Deux bémols pour moi : l’histoire qui « tourne autour » de Julian avec ses conséquences, peu « responsables », ainsi que le jeune âge des adolescents (15 ans) en question, m’ont « dérangée ».

Merci à Gilles Paris pour ce partenariat.

Défi d’enfer, Yaël Hassan – Colonel Moutarde

Présentation. Léopold ne le répète jamais assez : il déteste lire ! Lire, c’est pour les frimeurs, et ça ne vaudra jamais une bonne partie de foot. Mlle Martin, la documentaliste du collège, ne le pense pas à la hauteur pour participer à un grand concours de lecture. Pour montrer de quoi il est capable, Léopold est prêt à se lancer dans un défi… d’enfer !

Couverture de « Défi d’enfer »

Mon avis. Bof, bof…

Ce récit se lit aisément et convient dès lors aux jeunes lecteurs auxquels il est destiné. Si mon avis est mitigé, c’est en raison de l’enchaînement des événements trop rapide selon moi : si l’on peut comprendre que Léopold – dont le « d » final du prénom doit être prononcé ; il y tient – décide, par orgueil, de montrer ce dont il est capable en matière de lecture alors qu’il y est à priori complètement réfractaire, il est difficile d’imaginer qu’il « s’emballe » aussi vite pour cette aventure, avec un résultat pour le moins extraordinaire…

Là où tu iras, Fanny Vandermeersch

Présentation. Quand Théo rencontre Kim, il est aussitôt attiré par ce mystérieux lycéen qui vient d’emménager dans son village. Grâce à Kim, Théo, un peu paumé, se sent valorisé. Il devient quelqu’un. Mais, de fil en aiguille, l’histoire d’amitié se transforme en histoire d’amour, de plus en plus exclusive. Un amour toxique qui les mènera au bord du précipice.

Couverture Là où tu iras

Mon avis. Je suis restée sur ma faim...

Ce court récit raconte la relation nouée entre Théo et Kim, relation qui, dans un premier temps, mettra de la couleur dans la vie de Théo : « Autour de moi, plus rien n’existait. »[p. 16]

C’est Kim qui lui fera prendre conscience que sa profonde amitié pour Capucine est destinée à rester de l’amitié, quoi que souhaite la jeune fille :

« J’ai posé mes lèvres sur les siennes. Une seconde. Deux. Peut-être même trois. Une éternité. Ça a eu l’air de lui plaire. Elle a souri quand je me suis reculé. Quant à moi, l’effet avait été le même que si j’avais embrassé un poisson rouge. » [p. 17]

Le roman, qui alterne passé et présent, met l’accent sur le mal-être vécu par Théo et la « bouffée d’oxygène » que semble lui apporter Kim. À tout le moins dans un premier temps. Car Kim a « l’art » de rendre cette relation exclusive, avec ce que cela comporte d’excès.

« – De toute façon, ce n’est jamais la durée d’une relation qui fait sa qualité, mais… sa sincérité.

Je vois bien où il veut en venir… » [p. 39]

« Une chose m’est restée de cette discussion : Kim trouve que j’ai du charisme et de la force de caractère… Je me sens valorisé.

En sa compagnie, je suis bien. Je suis moi. » [p. 48]

« C’est la bonne décision. Il est temps qu’on se libère de l’emprise des autres. Unis. Tous les deux. Rien que tous les deux. Ils ne nous méritent pas. » [p. 77]

Le propos est percutant, à l’image des textes de la collection « Rester vivant » publiée chez Le Muscadier, mais je suis restée sur ma faim : c’est une entrée en matière efficace sur les relations toxiques, mais j’aurais aimé plus ample développement.

Merci aux éditions Le Muscadier pour ce partenariat.

La bibliothécaire d’Auschwitz, Antonio G. Iturbe

Présentation. À quatorze ans, Dita est l’une des nombreuses victimes du régime nazi. Avec ses parents, elle est arrachée au ghetto de Terezín, à Prague, pour être enfermée dans le camp d’Auschwitz. Là, malgré l’horreur, elle tente de trouver un semblant de normalité. Quand Fredy Hirsch, un éducateur juif, lui propose de conserver les huit précieux volumes que les prisonniers ont réussi à dissimuler aux gardiens du camp, elle accepte. Au péril de sa vie, Dita cache et protège un trésor. Elle devient la bibliothécaire d’Auschwitz.

À partir du témoignage de Dita Kraus, la véritable bibliothécaire d’Auschwitz, Antonio G. Iturbe a construit un roman fascinant qui a bouleversé des milliers de lecteurs à travers le monde.

Couverture La bibliothécaire d'Auschwitz

Mon avis. À lire, à faire lire, à offrir…

Ce récit a été écrit à partir du témoignage de Dita Kraus, la véritable « bibliothécaire d’Auschwitz », toujours en vie à ce jour, devenue dans le roman Dita Adlerova. Les dernières pages racontent d’ailleurs les rencontres entre l’auteur, Antonio G. Iturbe, et Dita Kraus ; y est également évoqué le destin de certains des protagonistes après la fin de la guerre.

Ce récit est poignant et pourtant, si Dita porte un regard lucide et mature sur les comportements et les situations, elle fait montre d’une telle énergie et d’une telle capacité de réflexion que la vie est constamment présente dans ce lieu où la mort règne en maître.

« Et ainsi de suite : ne jamais faire de grands projets, ne jamais avoir de grands objectifs, seulement survivre à chaque instant. Vivre est un verbe qui ne se conjugue qu’au présent. » [p. 27]

La « bibliothèque d’Auschwitz », ce sont huit livres parmi lesquels un atlas, un traité de géométrie, la Brève histoire du monde de H. G. Wells, une grammaire russe… qui sont lus en cachette dans l’abri en bois du camp réservé aux familles – on découvrira par la suite « l’utilité » de ce camp pour les Nazis -, là où Mengele choisit les jumeaux qui deviendront les sujets de ses expériences. À ces livres papier s’ajoutent des « livres vivants ».

 » – Nulle part ils ne seront traités comme l’oncle Josef va les traiter.

Et d’une certaine façon, ce serait vrai. Personne dans tout Auschwitz ne touche à un seul cheveu des jumeaux que le docteur Josef Mengele collectionne pour ses expériences. Personne ne les traite comme il le fait dans ses macabres expérimentations génétiques visant à découvrir un moyen pour que les femmes allemandes mettent au monde des jumeaux et multiplier ainsi les naissances aryennes. » [p.19]

 » – Mais c’est dangereux. Très dangereux. Ici, manipuler les livres n’est pas un jeu. Si les SS découvrent quelqu’un avec des livres, ils l’exécutent. »[p. 46 – 47]

« Hirsch lui avait raconté une chose qui l’avait laissée bouche bée : ils possédaient une bibliothèque sur jambes. Plusieurs professeurs qui connaissaient à fond une œuvre littéraire étaient devenues des personnes-livres. Ils tournaient dans les différents groupes pour raconter aux enfants les histoires qu’ils connaissaient pratiquement par cœur. » […] »

Ce n’était pas une grande bibliothèque. En réalité, elle était constituées de huit livres, et certains en mauvais état. Mais c’étaient des livres. Dans cet endroit obscur où l’humanité avait atteint sa propre noirceur, la présence de livres était un vestige d’époques moins lugubres, plus douces, où les mots avaient plus de force que les mitraillettes. Un temps révolu. Dita avait pris un par un les volumes entre ses mains avec la même délicatesse qu’une personne qui berce un nouveau-né. » [p. 49 – 51]

« La jeune fille regarde cette pauvre cocotte en papier, aussi vulnérable que son père en ses dernières heures. Aussi fragile que ce vieux professeur maboul aux lunettes cassées. Ils sont tous si fragiles… Et voilà qu’elle se sent insignifiante et subitement faible. Le béton armé de la colère, qui nous rend forts dans ces moments-là, finit par s’effriter, et les larmes coulent enfin, éteignant l’incendie qui brûlait tout. » [p. 269]

Un récit où les ténèbres côtoient la lumière…

« Toutefois, le miracle le plus extraordinaire, c’est que Dita Kraus continue de sourire, de me donner de bons conseils dans notre échange épistolaire par courrier électronique, de m’éclairer, de me dire ce qu’elle trouve bien et ce qu’elle trouve mal avec une sincérité dénuée d’hypocrisie dont je lui sais toujours gré. » [Antonio G. Iturbe, p. 580]

Traduction : Myriam Chirousse.

Titre VO (espagnol) : La bibliotecaria de Auschwitz (2012).

Un grand merci aux éditions J’ai Lu pour ce partenariat.

À crier dans les ruines, Alexandra Koszelyk

Présentation. Tchernobyl, 1986. Lena et Ivan sont deux adolescents qui s’aiment. Ils vivent dans un pays merveilleux, entre une modernité triomphante et une nature bienveillante. C’est alors qu’un incendie, dans la centrale nucléaire, bouleverse leur destin. Les deux amoureux sont séparés.

Lena part avec sa famille en France, convaincue qu’Ivan est mort. Ivan, de son côté, ne peut s’éloigner de la zone, de sa terre qui, même sacrifiée, reste le pays de ses ancêtres. Il attend le retour de sa bien-aimée. Lena, quant à elle, grandit dans un pays qui n’est pas le sien. Elle s’efforce d’oublier. […]

Couverture À crier dans les ruines

Mon avis. Un texte émouvant, mais ce ne fut pas un coup de cœur…

Léna et Ivan, Ivan et Léna, sont liés, depuis leur plus jeune âge, par un amour pur, profond, indéfectible. Léna et Ivan. À jamais. Pour toujours.

« Si la grand-mère s’amusait de cette exclusivité, les autres enfants regardaient Léna et Ivan comme des êtres à part. Personne ne s’approchait d’eux. C’était bien plus qu’une amitié : un univers entier leur tendait les bras. Au creux des ruisseaux et de la vallée, la grand-mère entendait, entre deux respirations, cette nature qui accueillait en son sein les deux enfants. Les hautes herbes folles s’écartaient sur leur passage, elles étaient une haie d’honneur païenne. Les deux petits étaient des êtres innocents, inconscients encore de l’offrande de cette terre bénie. Des enfants qui se disputent pour un seau et une pelle. » [p. 25]

Ils sont adolescents lorsque survient, le 26 avril 1986, la première explosion « au niveau du réacteur n° 4 de la centrale nucléaire Lénine de Tchernobyl. » [p. 43]. Si Ivan demeure « sur place » en compagnie de sa famille, Léna quitte sur le champ Pripiat avec ses parents et Zenka – tendre Zenka -, sa grand-mère. Son père est ingénieur à la centrale. Il sait.

« Et puis, même s’il s’est passé quelque chose de grave à la Centrale, la nature reprendra ses droits, comme depuis la nuit des temps. À l’école, on ne cesse de nous parler de la guerre froide, ce doit être un coup de ces Américains… Non, ton père doit se tromper. Partir d’ici est idiot. » [p. 50]

C’est la séparation, temporaire, croient-ils. Mais les parents de Léna savent qu’il ne reviendront pas et s’installent en Normandie où s’écrira désormais leur vie. La mort dans l’âme, les adolescents finissent par comprendre que le temporaire s’est mué en définitif ; Léna (ne) se console (pas) en se plongeant « à cœur perdu » dans la langue et la littérature françaises tandis qu’Ivan lui écrit des lettres qu’il n’a pas la possibilité d’envoyer…

À côté de cette belle histoire d’amour qui transcende les ans, le récit met également en évidence la profonde douleur de l’exil ainsi que le sacrifice des populations locales par les autorités.

« Pripiat, elle, ne serait évacuée officiellement que le surlendemain. Seuls quelques irréductibles, comme la famille d’Ivan, resteraient. Quarante mille âmes en perdition, un silence pandémique sur les routes. Une région vidée de ses habitants. Les gens arriveraient docilement sur la place publique, hébétés, parfois pétrifiés par ce qu’ils vivaient.

À la radio, ils avaient entendu l’urgence dans la voix du journaliste. Mais aucune raison n’avait été donnée. Ils attendraient, tel un champ de visages flétris. Sur le bas-côté de la route, des coquelicots rouge sang les borderaient. » [p. 56]

« Les nettoyeurs, recouverts de protections hasardeuses, entreraient dans la ville contaminée comme ces soldats de première ligne que la guerre sacrifie et appelle vulgairement de la « chair à canon ». » [p. 58]

Un tout petit bémol : l’écriture, par ailleurs empreinte de poésie, est à certains moments à mon goût tellement « travaillée » qu’elle en devient quelque peu « artificielle ».

Le Garçon d’à côté, Katrina Kittle

Présentation. Dans la banlieue tranquille du Middle West où Sarah vit avec ses enfants, Nate et Danny, la nouvelle fait l’effet d’une bombe : leurs voisins et amis, les Kendricks sont accusés de pédophilie. L’horreur était sous ses yeux, et pourtant Sarah n’a rien vu, rien senti…

Malgré l’équilibre fragile qu’elle tente de maintenir au sein de sa famille depuis la mort de son mari, elle décide d’accueillir Jordan, le fils des Kendricks, victime d’abus. Sarah, Nate et Danny – l’adulte, l’adolescent et l’enfant – vont devoir changer de regard, réinventer leurs rôles respectifs et leurs certitudes pour redonner à Jordan goût à la vie et l’aider à grandir.

Le Garçon d'à côté

Mon avis. Un coup de/au cœur…

Ce roman traite d’un sujet douloureux s’il en est avec beaucoup de pudeur et de retenue, malgré la gravité des faits.

Le lecteur suit Sarah, Nate (17 ans) et Danny (12 ans). Le mari de Sarah est décédé et chaque membre de la famille essaie de survivre, comme il le peut, avec cette absence douloureusement prégnante. Sarah tente de tenir sa souffrance à distance grâce à son travail de traiteure ; Nate enchaîne les jours de renvoi ; quant à Danny, il essaie, vaille que vaille, de se forger une place au milieu des disputes récurrentes entre mère et frère.

Un jour, Sarah vient en aide à Jordan, voisin et fils de Courtney, sa meilleure amie, et ami de Danny, même si les deux enfants se sont éloignés depuis quelque temps, sans que les mamans ne sachent pourquoi. Il s’avère que Jordan a été victime d’abus sexuels au sein même de sa famille… L’horreur…

« En gardant les yeux fermés, il ne sentait rien d’autre que ces vagues de douleur dans son bassin.

Peut-être qu’il ne ressentirait plus rien, à cet endroit-là.

Pourvu qu’il ne ressentît plus jamais rien, à cet endroit-là. » [p. 55]

« Elle eut un sanglot qui ressemblait à un hoquet.

Maltraitances et sévices ? Le temps suspendit son vol tandis que Sarah essayait de traduire cette information en mots compréhensibles auxquels elle eût pu se raccrocher. Mais tout cela était si absurde que son cerveau refusa de rien enregistrer : c’était une grossière erreur, on les prenait pour quelqu’un d’autre. Elle eut un vertige et faillit s’asseoir par terre pour ne pas tomber. Elle inspira à fond et prononça les seules paroles qui lui virent à l’esprit et que, avant tout, elle croyait profondément vraies :

– Oh mon Dieu. Ce… ce n’est pas possible. Vous faites erreur. Ce sont des gens bien, des innocents…

Les policiers la regardèrent fixement, impassibles. Elle comprit alors que tout le monde disait la même chose et qu’ils s’étaient attendus à sa réaction. » [p. 93]

Le récit alterne les points de vue de Sarah, Nate, Jordan et plus rarement Danny. Sarah ne peut se résoudre à imaginer que Jordan ait été abusé par ses parents et si les preuves à l’encontre du « père BCBG » paraissent irréfutables, elle ne peut en aucun cas concevoir que son amie soit elle aussi impliquée.

Nate découvre, horrifié, ce qu’il s’est tramé, presque sous ses yeux, tandis que Jordan souffre au plus profond de lui, tiraillé entre le soulagement que, peut-être (?), les « choses » s’arrêtent et la culpabilité qui le ronge. Quant à Danny, il ouvre et clôture le roman, des années après les faits.

C’est Nate qui propose à sa mère d’accueillir Jordan au sein de leur foyer, tâche oh combien ardue : comment vivre avec un petit garçon qui a connu l’horreur durant des années et s’en veut de ce qu’il fait « subir » à sa « famille » ? Comment espérer redonner le sourire à un petit garçon brisé ? Que faire ou ne pas faire pour tenter de l’aider ?

Le roman met en évidence les errements de cette famille confrontée à l’indicible, les doutes qui assaillent chacun des membres face à cette tâche gigantesque où chaque avancée semble être suivie d’un pas en arrière. Il relate également la profonde douleur du petit garçon qui s’en veut de n’avoir pas réussir à « partir définitivement » et ne s’octroie pas le droit de sur-vivre…

« Ainsi, d’une certaine façon, son plan avait marché. Sauf qu’il était encore là. Il n’avait pas prévu de plan B. Il ne s’était jamais imaginé qu’il ne mourrait pas. » [p. 205]

« Jordan Kendrick allait emménager chez eux le lendemain matin. Ce matin en fait. Dans environ sept heures. Et cette idée l’effrayait. Il l’avait voulu, mais maintenant que ça allait se réaliser, ça le terrorisait. » [p. 322]

« Jordan enfonça la tête dans l’oreiller et pleura jusqu’à épuisement.

Une heure plus tard, il cala le dossier de la chaise sous la poignée de la porte et s’endormit enfin » [p. 363]

Traduction : Nathalie Barrié.

Titre VO (anglais – USA) : The kindness of strangers (2005).

Lost man, Jane Harper

Présentation. Après des mois de silence, Nathan et Bub Bright se retrouvent sur la frontière séparant leurs ranchs, au cœur des étendues arides et suffocantes de l’outback australien. Leur frère Cameron gît à leurs pieds, mort de soif. Son véhicule, retrouvé un peu plus loin, contenait pourtant toutes les provisions nécessaires.
L’enfant du milieu – le favori – avait récemment repris la propriété familiale. Nathan et Bub vont y retrouver ceux qu’il a laissés derrière lui : sa femme, ses filles, leur mère, quelques employés. Alors que commence la période de deuil, Nathan se met à avoir des soupçons, qui le forcent à remuer de terribles secrets de famille. Car si quelqu’un est responsable de la mort de Cameron, les suspects se comptent sur les doigts d’une main…

Lost man

Mon avis. Un très beau texte…

Après avoir lu récemment Sauvage et Canicule voici quelques années, je n’ai pas tergiversé et me suis lancée dare-dare dans Lost man, qui, soit dit en passant, n’a rien à voir avec Alex Falk. Ce fut une excellente idée.

J’y ai retrouvé la chaleur intense de Canicule : Nathan et son fils (Ale)xander retrouvent Bub, le frère de Nathan, près de la tombe du stockman, là où un hélicoptère a repéré le corps de leur frère Cameron. Ce dernier a quitté la ferme familiale l’avant-veille ; il était censé réparer une antenne à Lehmann’s Hill, soit bien loin de la tombe en question. Comment diable s’est-il retrouvé à cet endroit, desséché sous la cagnard australien alors que sa voiture disposait de toutes les ressources nécessaires pour affronter la chaleur ?

« Nathan savait. La terre où ils vivaient était celle de tous les extrêmes. Ici, les gens allaient soit très bien, soit très mal. Il n’y avait pas d’entre-deux. Et Cam n’avait rien d’un touriste. » [p. 21]

« Partout où portait le regard, ces terres se déployaient sans fin, ouvertes et profondes, jusqu’au désert. Une mer de néant, parfaite. Si quelqu’un cherchait l’oubli, c’était le bon endroit où le trouver. » [p. 66]

J’ai beaucoup aimé ce récit qui, à travers le point de vue de Nathan, le mal aimé, épluche une à une toutes les couches de la vie de son frère afin de faire surgir, bribe par bribe, les non-dits, dans un monde âpre où les apparences sont trompeuses et où chacun observe, mais se tait. Difficile de recueillir des informations et pourtant, même s’il serait peut-être préférable pour « le bien de tous » de ne pas faire la lumière sur ce drame, Nathan n’aura de cesse de creuser, encore et toujours, avec l’aide (inattendue) de son fils…

« – Il allait vraiment mal ?

– Difficile à dire.

L’expression de Harry changea imperceptiblement. Mais elle resta indéchiffrable. » [p. 74]

Davantage encore que dans Sauvage, c’est la psychologie des personnages qui est décortiquée et « l’enquête », très vite informelle puisque rien n’indique un homicide éventuel, en devient presque secondaire. Chacun ou presque, dans cette famille et à la ferme, recèle sa part d’ombre, et pourrait avoir voulu se débarrasser de Cameron, loin d’être « bien sous tous rapports ». L’atmosphère est pesante, renforcée par les dingos dont les hurlements se font entendre de manière récurrente ; Nathan marche constamment sur des œufs, d’autant qu’il est devenu, des années auparavant, un paria.

 » La communauté n’avait pas tardé à infliger son châtiment. Un conseil municipal exceptionnel, et atroce, avait été convoqué, lors duquel Nathan avait lu un texte d’excuse devant soixante paires d’yeux accusateurs. Il était nerveux, et son discours avait sonné maladroit et creux, même à ses propres oreilles. Il avait essayé d’expliquer la pression qui pesait sur lui, à cause de la bataille dans laquelle il était engagé pour la garde de son enfant. Ce n’était pas une excuse. Même en flammes et à moitié mort vous-même, vous étiez censé vous arrêter pour aider celui qui en avait besoin. Aucune raison au monde ne pouvait justifier l’acte qu’il avait commis. […]

Plusieurs mois après l’incident, en se réveillant un matin, Nathan avait été frappé par l’étrange calme qui régnait dans sa propriété. Il était resté allongé sur son lit, troublé et angoissé, et alors, il avait compris : il était tout à fait seul. […] On l’avait bel et bien chassé, et il se retrouvait comme un naufragé à la dérive. » [p. 163 – 165]

« Nathan expira brusquement. « Merde. » Cela faisait plus de vingt ans qu’il n’avait pas entendu ce nom. Il lui fallut creuser profond pour déterrer ce souvenir enfoui et poussiéreux, qui, traversant les années, se dessina peu à peu dans sa mémoire. Et alors, non seulement le nom de cette femme lui rappela quelque chose, mais il déclencha une alarme sous son crâne. » [p. 193]

« La mise en garde dans la voix de Liz était évidente. Dehors, les dingos s’étaient remis à hurler. Ils avaient l’air tout proches. » [p. 233]

Je n’ai pu m’empêcher de songer aux récits de Steinbeck ou d’Ellory dans lesquels l’être « humain » est souvent abordé à travers sa complexité et ses nuances… quelles qu’elles soient.

Je vous le recommande chaleureusement…

Traduction (anglais – Australie) : David Fauquemberg.

Titre VO : The lost man (2018).

Polar vert, 1 : Les algues assassines, Thierry Colombié

Présentation. Une plage bretonne recouverte d’algues vertes toxiques. Un cavalier dans le coma. Et sa sœur, Klervi, qui court tout droit vers l’enfer.

Marées vertes. Trafics d’espèces protégées. Les crimes contre l’environnement sont des crimes aussi graves que les autres.

Klervi, du jour au lendemain, se retrouve au centre de l’enquête, à la fois témoin et coupable. Quel rôle va-t-elle y jouer ?

Couverture Polar vert, tome 1 : Les Algues assassines

Mon avis. Un « page turner » d’actualité…

Si la couverture – qui, soit dit en passant ne me « botte » pas – donne l’impression que le récit s’adresse avant tout à des adolescents, ce n’est pas le cas : tout un chacun peut y trouver son compte…

Klervi retrouve un « beau » jour son jumeau sur la plage : Torka, le cheval de la jeune fille – que Jezequel lui a « emprunté » sans lui en souffler mot -, est enlisé, sans vie, dans un tas d’algues puantes. Elle-même s’évanouit alors qu’elle tente désespérément de venir en aide à son frère…

Klervi est loin de se douter que sa vie vient de basculer. Irrémédiablement.

 » – Klervi, tu as été victime d’un œdème pulmonaire, probablement dû à une exposition très forte au sulfure d’hydrogène, le gaz qui se dégage des algues vertes en décomposition. Sur la plage près de chez toi. Gaz, œdème, perte de connaissance, précise-t-elle en pointant de son index mes poumons et mon front. Tu as frôlé l’arrêt cardio-respiratoire. […]

– Jezequel, dit-elle avec un sourire forcé, est dans une chambre, à côté.

– En réanimation ? Comme moi ?

– Oui, à la différence près qu’il ne s’est pas encore réveillé. » [p. 21 – 22]

 » – Car, on est bien d’accord, enchaîne le cousin, reprenant son argumentaire : pas d’agriculture intensive, d’élevages massifs de veaux, vaches, cochons, poulets, pas de déjections animales, pas de produits chimiques, donc de nitrates et d’azote qui engraissent les algues… pas de marée verte. Donc, pas d’accident. Et celui de Jezequel n’est pas le premier, loin de là. » [p. 27 – 29]

L’enquête commence et Klervi devra y prendre part, contrainte et forcée : la police soupçonne Lucas – l’amoureux de la jeune fille – et sa famille, à la tête d’un juteux trafic de civelles (alevins d’anguilles ; à lire pour s’informer) d’être partie prenante dans « l’accident ». Les échanges de messages entre Klervi et Lucas prouvent qu’elle est impliquée, à tout le moins passivement puisqu’elle a préféré fermer les yeux, connaissant pourtant « de loin » les agissements de sa « belle-famille ».

« Qui ne sait pas tout ça dans la presqu’île ? Les Royer, en tant que propriétaires des Marées de l’Atlantique, achètent et vendent des civelles de façon tout à fait légale. Une partie seulement. Car ils vont bien au-delà des quantités autorisées pour protéger la petite anguille de sa disparition. Le reste, ils le planquent dans des viviers clandestins, puis le revendent. En Espagne, on se l’arrache. Sans parler du Japon, de la Chine, alors que le commerce en dehors de l’Union européenne est totalement interdit. Des millions d’euros qui tombent dans les poches des Royer. Un bras d’honneur à l’autorité, ça fait jamais de mal. » [p. 40]

C’est ainsi que la jeune fille, devenue « indic », prendra progressivement conscience de la gravité des choses, tout en essayant de se persuader que si elle agit de la sorte, c’est pour aider Lucas à se soustraire à l’emprise familiale…

À côté des informations relatives aux crimes environnementaux perpétrés par « l’homme », dispensées « l’air de rien » par l’auteur – entre autres « spécialiste de la criminalité organisée, notamment du Milieu français et de la French Connection » (cf. son site officiel) -, le récit se lit très vite, tant l’on a envie de découvrir si Klervi va réussir à se sortir du pétrin dans lequel elle s’est engluée et, le cas échéant, de quelle manière. L’atmosphère devient de plus en plus lourde au fil des pages, au fur et à mesure que Klervi « expérimente » douloureusement son rôle de traîtresse, bientôt obligée de regarder sans cesse derrière son épaule…

Vivement la suite… d’autant que ce premier tome (il y en aura deux) se termine sur un « cliffhanger » digne de ce nom…

Grand merci aux éditions Milan pour ce partenariat.

Dans le cadre de l’Instagram Tour spécial Polar Vert : l’auteur présente son roman ; trois questions à l’auteur ; chez Azilis