Auteur : Païkanne

La Chronique des Rokesby, 4 : Tout commença par un esclandre, Julia Quinn

Présentation. Dans la famille Rokesby, il reste deux fils à marier. D’abord Andrew, qui cache sous ses allures d’impitoyable loup des mers son rôle d’agent secret au service de la Couronne. Puis Nicholas, le cadet, dont la vocation pour la médecine est plus forte que tout. […]

Mon avis. Autant de plaisir que les précédents…

Encore une fois, pas de véritable surprise dans cet opus puisque dès le départ, le lecteur sait que Nicholas Rokesby, étudiant en médecine à Édimbourg, est rappelé d’urgence par son père dans le Kent à la veille de ses examens. Le jeune homme a la tête sur les épaules et sait que jamais un tel déplacement ne lui aurait été imposé si la situation ne l’avait pas exigé, mais il n’a aucune idée de ce dont il retourne et quand il l’apprend, c’est la douche froide…

« – Elle n’a pas besoin d’avoir été violentée pour que sa réputation soit détruite. Bonté divine, réfléchis un peu, mon garçon ! Peu importe ce que ce vaurien lui a fait ou pas, elle est déshonorée. Et tout le monde le sait. Toi excepté, apparemment, conclut-il en le foudroyant du regard. […]

Il n’avait jamais vu son père dans cet état et ne savait que penser.

– Je ne peux tolérer qu’elle soit déshonorée, déclara ce dernier d’un ton ferme. Nous ne pouvons pas tolérer qu’elle soit déshonorée.

Nicholas retint son souffle. Après coup, il réalisa que ses poumons avaient su ce que son cerveau ignorait encore : sa vie était sur le point de prendre un tournant radical.

– Il n’y a qu’une chose à faire, reprit son père. Tu dois l’épouser. » [p. 401 – 403]

C’est ainsi que Nicholas se voit obligé, par les convenances imposées par une société évidemment patriarcale, d’épouser Georgiana, la filleule de son père qu’il considère presque comme sa sœur.

J’ai de nouveau beaucoup aimé cette plongée dans l’Angleterre de la fin du XVIIIè siècle au sein de la famille Rokesby, avec une Georgiana féministe – comme d’autres filles des familles Bridgerton et Rokesby – mais contrainte de se plier aux exigences de son époque à l’égard des femmes « de bonne famille ». Elle rue dans les brancards dès qu’elle le peut, attentive cependant à ne jamais franchir une limite « acceptable ».

« La pitié. C’était intolérable.

Elle n’avait rien fait de mal, bon sang !

On n’aurait pas dû la plaindre, mais l’admirer. Un homme l’avait enlevée. Enlevée ! Et elle avait réussi à s’échapper.

Un tel exploit n’était-il pas digne d’être célébré ?

On aurait dû donner des fêtes en son honneur, organiser une soirée de gala. Regardez la courageuse et intrépide Georgia Bridgerton ! Elle s’est battue pour sa liberté et a gagné !

Lorsque des hommes agissaient ainsi, des pays entiers étaient conquis.

– Georgie…

La voix de Nicholas était insupportable. Condescendante, supérieure, comme toujours lorsqu’un homme croyait se trouver face à une femme qui perdait ses nerfs.

– Georgie… répéta-t-il.

Non, sa voix n’était rien de tout cela. Et peu importait. Il ne souhaitait pas l’épouser, il se sentait juste désolé pour elle. » [p. 487]

Les futurs mariés « conventionnels » apprendront à se découvrir sous un jour nouveau, Nicholas appréciant particulièrement la curiosité insatiable et la vivacité d’esprit de sa future femme ; Georgie étant séduite par l’intelligence de son futur mari et la considération sincère qu’il lui manifeste. Avant l’éveil des sens…

« Georgie battit des paupières à plusieurs reprises, et il ne put s’empêcher d’être ravi de l’avoir ainsi déconcertée. Difficile pour lui de dire si son expression était de surprise ou de désir – peut-être une combinaison des deux, ou alors, quelque chose d’entièrement différent. Quoi qu’il en soit, elle avait les lèvres entrouvertes, les yeux écarquillés, et il aurait voulu se noyer dans ceux-ci.

Comment avait-il pu vivre jusqu’ici en connaissant Georgie et en ignorant qu’il avait besoin de cela ?

Jamais il n’avait rien vu d’aussi beau que sa peau pâle et lumineuse dans la clarté du soleil. » [p. 653 – 654]

« Dr et Dr Rokesby… Quel rêve ! Hélas, les demandes de Georgie à la faculté d’Édimbourg n’avaient rencontré que de l’incrédulité.

Un jour, une femme serait diplômée en médecine, elle en était persuadée. Pas de son vivant, cependant. De cela aussi, elle était persuadée, malheureusement. » [p. 730]

Un grand merci aux éditions J’ai Lu pour ce partenariat.

Traduction : Léonie Speer.

Titre VO (anglais – USA) : First comes scandal (2020).

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La vie rêvée des chaussettes orphelines, Marie Vareille

Présentation. En apparence, Alice va très bien (ou presque). En réalité, elle ne dort plus sans somnifères, souffre de troubles obsessionnels compulsifs et collectionne les crises d’angoisse à l’idée que le drame qu’elle a si profondément enfoui quelques années plus tôt refasse surface.

Américaine fraîchement débarquée à Paris, elle n’a qu’un objectif : repartir à zéro et se reconstruire. Elle accepte alors de travailler dans une start-up dirigée par un jeune PDG fantasque dont le projet se révèle pour le moins… étonnant : il veut réunir les chaussettes dépareillées de par le monde. […]

Mon avis. Une friandise…

Premier livre que je découvre de cet auteure, mais en aucun cas le dernier : j’ai glissé dans l’oreille du Père Noël quelques autres titres que je lirais volontiers…

Le roman commence avec des pages en italiques issues du Journal d’Alice rédigées en 2011, soit quelques années avant l’arrivée de la jeune femme à Paris. Aujourd’hui, elle a laissé outre-Atlantique des moments très douloureux, désireuse d'(essayer d’)écrire de nouvelles pages de sa vie, même si les illusions font désormais partie d’un passé révolu. Pour tenter de garder la tête hors de l’eau, elle s’astreint à suivre des rituels codifiés qui se veulent « rassurants ».

« Sur la table de nuit, le réveil passe de 5h44 à 5h45. Sans allumer, je m’assois dans mon lit. Je m’étire (trois secondes), débranche mon téléphone (quatre secondes), et enlève le mode avion (deux secondes). Je le repose sur la table de nuit, parfaitement aligné avec le bord, à mi-distance entre le flacon de somnifères et le verre d’eau, lui-même à précisément dix centimètres du tube de crème pour les mains. Je tends la main pour saisir le verre… et…

Ma main attrape le vide, une fois, deux fois, trois fois. Pas de verre d’eau. Pas de crème pour les mains.

Plus d’alignement.

Plus d’ordre.

Le chaos.

Respire, Alice.

L’interrupteur n’est pas à sa place. Je tâtonne frénétiquement, allume la lumière. Ce n’est pas mon lit, pas ma table de nuit, pas ma chambre. Mes mains deviennent moites. […]

Respire, Alice, ça va aller.

Un. J’inspire.

Deux. Je me souviens. Je suis à l’hôtel.

Trois. Je suis à 3 623 miles de New York.

Non. Ici, on parle en kilomètres.

Je suis à 5 834 kilomètres et des poussières de chez moi : je suis à Paris.

Quatre. Et je ne suis pas en retard au travail. Je n’ai plus de travail.

Le poids sur ma poitrine s’allège. L’air revient dans mes poumons. » [p. 17 – 19

Difficile de comprendre comment l’experte en finances, auparavant grassement rémunérée, a tout plaqué pour se faire embaucher dans une petite boîte dont le patron souhaite développer une application destinée à rassembler les chaussettes orphelines du monde entier – ça ne s’invente pas -. Elle sera chargée de la comptabilité pour une rémunération de misère en regard de ce qu’elle gagnait précédemment. Mais peu importe tant qu’elle peut essayer de repousser, tant que faire se peut, les tourments qui l’assaillent…

Parfaite bilingue, elle a choisi Paris, patrie d’origine de sa mère, ville qui les a toujours fait rêver, sa jeune sœur Scarlett et elle. Mais il y a belle lurette qu’elle ne s’autorise plus à rêver et que les médicaments lui sont d’une aide (factice) précieuse.

« Je travaille chez EverDream depuis trois semaines, j’ai retrouvé une routine, organisée et régulière, qui me fait du bien. Comme Jeremy Miller l’avait prédit, mon travail est purement administratif. […] Je ne pense pas, je suis occupée et ça me convient parfaitement.

Je garde mes calmants pour les situations d’urgence. Je prends un somnifère un jour sur trois seulement, je dors une ou deux heures les deux jours restants. Pour le moment, je tiens, malgré la fatigue. Moyennant une somme exorbitante, j’ai réussi à me faire envoyer une petite provision d’avance par mon généraliste à New York. En attendant de trouver une solution à Paris, j’économise mes cachets avec la parcimonie d’un écureuil se préparant pour l’hiver. » [p. 97]

Le récit se poursuit en alternant passé et présent. Le passé, c’est le Journal d’Alice, adressé à Bruce Willis (!), dans lequel elle relate son immense douleur de ne pouvoir tomber enceinte et sa relation fusionnelle avec sa « petite sœur » qui n’a jamais eu l’heur de plaire à leur mère car elle ressemblait trop au père qui les a abandonnées. Alice a toujours « tout réussi » et Scarlett n’a eu de cesse de ruer dans les brancards, ne serait-ce que pour renforcer l’image négative que sa mère garderait d’elle définitivement…

 » – Il faut apprendre à manger de tout.

– Alors pourquoi Alice ne mange pas de lasagnes ?

Maman a soupiré, toujours plongée dans ses mots croisés.

– Ne sois pas pénible, Scarlett.

Sur le visage de Scarlett, la confusion a laissé place à un mélange de chagrin et d’étonnement. Je mangeais mon poisson pané en silence sans comprendre sa réaction. L’injustice ne me choquait pas, j’étais l’aînée, j’avais toujours eu droit à un traitement de faveur et Scarlett elle-même était la première à me l’accorder.

Peut-être que si Maman avait choisi de faire du poulet, Scarlett n’aurait pas réagi. Mais je crois qu’elle avait réellement le poisson en horreur. Elle a alors pris son assiette, et sans un mot, elle l’a retournée et écrasée sur le journal de Maman. Puis, sous nos regards sidérés, elle s’est levée de table et est partie dans sa chambre. Et c’est à partir de moment-là, Bruce, que Scarlett a commencé à poser des problèmes. » [p. 135]

Le présent, c’est sa (sur)vie parisienne : garder un hypothétique contrôle sur tout et ne jamais, au grand jamais, se laisser attendrir par qui que ce soit. De toute façon, si « on savait ce qu’elle a fait », jamais « on » ne souhaiterait véritablement nouer avec elle des liens autres que purement professionnels.

« En réalité, je ne cherche pas à plaire, je veux juste me fondre dans la masse. Que personne, jamais, ne me reconnaisse. Je voudrais m’effacer, rester dans l’ombre et laisser briller ceux qui le méritent. Je me suis créé des uniformes pour aller travailler. Un tailleur noir ou gris, un chemisier blanc ou bleu. Le week-end, je me lâche et j’enfile un jean et une paire de Converse. » [p. 75]

« J’ai la gorge trop serrée pour lui répondre. Ça va ? Je hais ces deux petits mots, cette question, purement rhétorique en français comme en anglais, question qui n’en est pas une, qui appelle le « oui » systématique et irréfléchi et qui, par sa fréquence, te rappelle que non, ça ne va pas et que ce n’est pas près d’aller mieux. » [p. 193]

Le roman n’est cependant pas dépourvu de situations cocasses qui amènent invariablement le (sou)rire et allègent sensiblement le propos, notamment lors des interactions entre collègues – hauts en couleurs -, avec la petite fille de Jeremy qui bien évidemment ne censure pas ses paroles, ou encore Saranya, la cousine de la meilleure amie new yorkaise d’Alice…

 » – Je vais te confier un truc : je suis française, née et élevée en France, pure Parisienne, la preuve, j’ai envie de décapiter les gens qui restent plantés à gauche dans les escalators. Et malgré tout, je ne comprendrai jamais cette manie occidentale de commander chacun son entrée, son plat, son dessert. C’est tellement plus sympa de tout mettre au milieu de la table et de partager… Et puis comme ça, tu peux goûter à tout ! » [p. 129]

« Deuxième éraflure : mes collants.

– Fuck !

– Tu as dit quoi ? « Feuque » ?

Je suis maintenant officiellement à califourchon sur la cloison.

– Non, non, c’est… oublie ça ! C’est de l’anglais.

– Tu as anglaise ?

– Américaine.

– « Feuque », c’est de l’américain alors ? Ça veut dire quoi ?

Je me laisse glisser le long de la cloison en soupirant et pose précautionneusement un pied de chaque côté de la cuvette.

– Ça veut dire « coucou », répondis-je, mais c’est un mot que très peu de gens connaissent, donc c’est mieux de ne pas l’utiliser, d’accord ?

– D’accord. […]

En fin d’après-midi, alors que Jeremy passe devant mon bureau en tenant Zoé par la main, elle agite la main vers moi et crie joyeusement dans tout l’open space :

– Fuck, Alice !

Jeremy s’arrête net, l’air interdit, je fais une grimace d’incompréhension, je ne sais pas si je dois lui expliquer, m’excuser ou prétendre que ça n’a aucun rapport avec moi. Zoé, en voyant l’expression de son père, l’éclaire avec obligeance :

– Ça veut dire « coucou » en américain, c’est Alice qui m’a appris. Mais il n’y a pas beaucoup de gens qui le savent.

Jeremy pousse un long soupir et me lance un regard noir.

– On rentre, ma puce, dit-il, et tu ne peux pas utiliser ce mot.

Planqués derrière leur écran, Victoire et Reda pleurent de rire. Et je songe que, décidément, mes relations avec Jeremy Miller ne sont pas près de s’améliorer. » [p. 150 – 154]

 » – Alice m’avait dit que tu étais du genre « geek » et que tu passais tes journées à aligner des lignes de code, commente Saranya en examinant Jeremy comme elle regarderait un fondant au chocolat dans la vitrine d’une pâtisserie. J’avais imaginé un petit chauve à lunettes ; comme quoi, il faut vraiment faire attention aux clichés. » [p. 189]

« Je la dévisage avec de gros yeux :

– Tu lis ses emails et ses textos ? !

– Oui, j’ai piraté sa boîte. Il est très important d’apprendre à connaître les gens avec qui on travaille pour tisser des liens sociaux durables.

– Tu ne peux pas lire les emails des gens, c’est indiscret.

– Alice n’a pas tout à fait tort, dit Reda.

– Oh… Je n’étais pas au courant de cette convention sociale, répond Victoire les sourcils froncés. Dans ce cas, je ne lirai plus les vôtres, et de toute façon ils n’étaient pas très intéressants, conclut-elle. » [p. 250 – 251]

J’ai « dévoré » ce roman qui suscite un panel d’émotions : on s’interroge sur le passé d’Alice, pressentant qu’inévitablement, elle devra l’affronter – je n’avais rien vu venir, ou presque – ; on souffre avec Scarlett tellement brimée par sa « mère » ; on sourit à la lectures des traits d’esprit savoureux…

Bref, je vous le recommande chaleureusement.

Eden, fille de personne, Marie Colot

Présentation. À presque seize ans, Eden a déjà porté quatre noms de famille, vécu dans trois foyers sociaux et deux États de l’Ouest américain. Plusieurs existences dans une seule, toutes ratées. Alors qu’elle réclame son émancipation, son éducateur l’oblige à s’inscrire dans une énième agence d’adoption. C’est reparti pour le cirque habituel : profil détaillé, photos enjouées et speed-dating, afin de mieux se « vendre » auprès de parents potentiels. Cette fois, Eden est plus que jamais décidée à prendre en main son avenir, malgré le drame qui a bouleversé sa vie deux ans plus tôt. Parviendra-t-elle à tracer sa route et à trouver sa place au cours de cet été de la dernière chance ?

Mon avis. Un livre que j’aurais proposé à mes élèves sans hésitation…

Au cœur de ce récit, une pratique tout à fait in-con-ce-va-ble mais qui existe bel et bien (comment diable cela est-il possible ???) dans certains états des USA : la réadoption ou « l’art » de se débarrasser d’un enfant adopté quand se présente un « problème » en le remettant dans le circuit des enfants « adoptables » par le biais d’une agence spécialisée.

« – La proximité est indispensable. Ils doivent vous voir de près. N’hésitez pas à les inviter du regard, allez les chercher pour qu’ils souhaitent en savoir plus sur votre profil. Demain, vos yeux auront une minute chrono pour leur parler de vous. » [p. 53]

Le récit se centre sur Eden, une adolescente retournée dans un centre dans l’attente une éventuelle réadoption. Eden est une écorchée vive, en veut à la terre entière et ne se fait guère d’illusions : jamais elle ne retrouvera une famille prête à lui ouvrir sa porte à défaut du cœur. Surtout après « ce qu’elle a fait ».

« Certains ont l’alcool joyeux. Moi, j’ai plutôt la joie triste. Quand les Knight m’ont quittée avec un « à bientôt », j’ai souri. Cette promesse inattendue m’a réjouie tout en me mettant direct les larmes aux yeux. Merde. Même pas le temps d’en profiter que mes souvenirs débarquaient et coloraient tout de tristesse. Un gros bouillon d’émotions. Pile ce que je déteste. Je me suis grouillée de ravaler ma peine et d’étouffer le petit bout de bonheur qui avait osé surgir. Il était déjà gâché de toute façon. Je l’ai enfoui loin, très loin, derrière une porte scellée, condamnée à jamais. Accès interdit. » [p. 66]

Ce qu’elle souhaite, elle, c’est son émancipation. Le problème, de taille, c’est qu’elle rue constamment dans les brancards et qu’on ne peut lui faire confiance. C’est pire encore quand le seul adolescent du centre qui trouve grâce à ses yeux l’abandonne, non sans lui avoir volé ses maigres économies…

Un récit sans concessions à découvrir…

La Femme au manteau violet, Clarisse Sabard

Présentation. Depuis qu’elle a appris pour son anévrisme, Jo vit avec cette épée de Damoclès au-dessus de la tête. Opérer ? Pas opérer ? Avant de faire ce choix risqué, la jeune femme se réfugie chez son grand-père Victor, ancien champion de boxe. Si l’avenir reste incertain, son passé n’en est pas moins mystérieux : un pendentif que possède le vieil homme la met sur la trace d’un visage, d’un prénom, d’un secret… Du Devonshire au New York des années trente commence alors un périple intime parmi les airs de jazz, les flûtes de champagne et les gangsters de la Prohibition. Et tout au bout cette énigme : la femme au manteau violet…

Mon avis. Une agréable lecture…

Ce roman se centre d’abord sur Jo, une jeune femme qui, alors qu’elle vient tout juste d’accepter le fait que les sentiments qu’elle éprouve pour Adrien, son meilleur ami et complice, dépassent largement le cadre d’une amitié, apprend que l’anévrisme dont elle souffre nécessite une opération… non dénuée de risque.

L’occasion de « fuir » se présente lorsque son grand-père adoré lui propose de se rendre dans le Devonshire, à la recherche de l’histoire d’un mystérieux médaillon…

« Voyage ou bloc opératoire ? Il était peut-être temps que j’apprenne à gérer mes priorités, après tout !

– C’est dans quel coin d’Angleterre exactement ? » [p. 62]

Voici donc Jo partie à Ilfracombe en compagnie d’Adeline, son amie. Elles y feront la connaissance de Doris, la dame qui a envoyé le fameux médaillon à Victor, et de son petit-fils Gavin, propriétaires d’une ferme appartenant à la famille depuis quelques générations.

Commence alors bientôt une plongée dans le passé, plus précisément New York en 1929, où vient de débarquer Charlotte, la grand-mère de Doris, en compagnie de son (falot de) mari Émile. La jeune femme découvre, tantôt émerveillée tantôt effarée, un monde qui lui est complètement inconnu : l’animation, les gratte-ciel, le Cotton Club, Central Park, l’audace des tenues féminines, les jazzmen, les danseurs de claquettes, les danseuses peu vêtues, mais aussi les gangsters, les règlements de comptes liés à la prohibition, la misère. Et Ryan Dolan, l’homme qui doit faire affaire avec Émile.

« Il lui restait trois jours pour profiter de New York, après quoi ils rentreraient à Épernay, où Charlotte pourrait oublier cette folle soirée et les yeux si magnétiques de Dolan. Jamais encore un homme ne l’avait regardée à lui en faire flageoler les jambes. » [p. 99]

Le récit continue en alternant présent (Jo dans le Devonshire) et passé, relaté par Doris, (Charlotte à New York principalement lors de la Grande Dépression), jusqu’à ce qu’ils « se rejoignent », le passé éclairant bien évidemment le présent. Ce sont les pages consacrées à Charlotte que j’ai préférées, le personnage de Jo m’ayant de temps à autre agacée, je l’avoue.

Un « chouette » moment donc…

Trois, Valérie Perrin

Présentation. 1986. Adrien, Étienne et Nina se rencontrent en CM2. Très vite, ils deviennent fusionnels et une promesse les unit : quitter leur province pour vivre à Paris et ne jamais se séparer.

2017. Une voiture est découverte au fond d’un lac dans le hameau où ils ont grandi. Virginie, journaliste au passé énigmatique, couvre l’événement. Peu à peu, elle dévoile les liens extraordinaires qui unissent ces trois amis d’enfance. Que sont-ils devenus ? Quel rapport entre cette épave et leur histoire d’amitié ?

Mon avis. Une lecture bien agréable…

Ce récit commence en décembre 2017 alors qu’une femme s’en vient déposer des croquettes au refuge où travaille Nina. Elle n’entre jamais dans le refuge, ne se donne pas à connaître, elle entraperçoit Nina l’espace d’un instant.

La bienfaitrice, Virginie, est revenue à La Comelle, après en être partie des années durant. Elle a bien connu « les Trois », un trio soudé « à la vie à la mort », un trio que rien n’aurait dû séparer.

« Je m’appelle Virginie. J’ai le même âge qu’eux.

Aujourd’hui, des trois, seul Adrien me parle encore.

Nina me méprise.

Quant à Étienne, c’est moi qui ne veux plus de lui.

Pourtant, ils me fascinent depuis l’enfance. Je ne me suis jamais attachée qu’à ces trois-là.

Et à Louise. » [p. 13]

Le récit oscille constamment entre passé (1986) et présent (2017 – 2018). Le passé, c’est la rencontre entre les membres du trio : Adrien, qui vit avec sa mère, le père biologique ayant une « vie de famille » ailleurs ; Étienne, de famille aisée, qui n’a jamais trouvé grâce aux yeux de son père ; et Nina, élevée par son grand-père, sa mère partie voguer sous d’autres cieux et père inconnu.

« Les trois se sont rencontrés dix mois plus tôt dans la cour de l’école primaire Pasteur le jour de la rentrée en CM2.

C’est l’âge où c’est le bordel. L’âge où les enfants ne se ressemblent plus. Grands et petits. Puberté, pas puberté. Certains ont l’air d’avoir quatorze ans, d’autres huit. » [p. 17]

Ces trois-là deviennent bien vite inséparables, inconcevable de voir l’un(e) sans les autres. La maison de l’un(e) est la maison des autres. Unis comme les doigts de la main. Pour le meilleur : la piscine, les soirées DVD ou jeux vidéo entre autres… ou le pire : notamment l’année scolaire 1986-87, « la seule où l’instituteur Antoine Py changea de bouc émissaire en cours d’année » [p. 27] ou la situation de chacun « dans sa propre vie…

« Ils étaient liés par un même idéal : partir quand ils seraient grands. Quitter ce bled pour aller vivre dans une ville pleine de feux rouges, de bruit et de fureur, d’escaliers mécaniques et de vitrines. […] Ils passaient tout leur temps libre ensemble, récréations et cantine comprises. Ils riaient des mêmes choses. […] C’est Nina qui était leur trait d’union. Sans elle, Adrien et Étienne ne se voyaient pas. Ils étaient trois ou rien. » [p. 35 – 36]

« À partir du lundi 9 mars 1987, jour où Py se mit à exécrer Adrien, ce dernier compta les jours comme un prisonnier compte ceux qui le séparent de la liberté. […] Py était toujours penché sur son épaule à le renifler. Dès qu’Adrien baissait la garde, Py l’envoyait au tableau pour mieux l’humilier devant toute la classe. En vain.

Les timides ne sont ni faibles, ni lâches. Les bourreaux n’ont pas nécessairement le dessus sur eux. Jamais Adrien ne pleura. » [p. 41 – 42]

 » – Adrien, tu crois que j’ai mes règles parce que ma mère est une pute ? » [p. 55]

« Son père le jauge toujours avec déception ou indifférence, il ne saurait dire. Étienne voit bien comment Marc Beaulieu regarde son aîné et lui sourit, caresse Louise d’un regard toujours affectueux. Et vis-à-vis de lui, rien. Indifférence. Quand il daigne poser les yeux sur Étienne, il se force. » [p. 159]

Le présent, c’est 2017, et la découverte d’une voiture recelant un corps, au fond du lac de La Comelle et l’occasion de se poser des questions sur les circonstances ayant pu mener à « l’engloutissement de l’épave ».

S’en suivent des allers-retours incessants entre passé et présent de telle manière que l’on découvre l’évolution du trio et les aléas de leur existence, parfois bien difficiles à vivre/subir… et menant inéluctablement aux retrouvailles pour le moins « chahutées »…

Une lecture que j’ai beaucoup appréciée, même si le texte (761 pages) souffre, selon moi, épisodiquement quelques longueurs.

Les enfants sont rois, Delphine de Vigan

Présentation. « Même dans les drames les plus terribles, les apparences ont leur mot à dire. »

Mélanie, qui a grandi dans le culte de la téléréalité, n’a qu’une idée en tête : devenir célèbre. Mais son unique apparition à l’écran tourne au fiasco. Quelques années plus tard, mariée et mère de famille, elle décide de mettre en scène le quotidien de ses enfants sur YouTube. Le succès ne se fait pas attendre, et la voilà bientôt suivie par des millions d’abonnés. Jusqu’au jour où sa fille disparaît.

Mon avis. Une réflexion d’actualité…

Le début du roman est consacré à Mélanie, désireuse de devenir célèbre, à l’instar des « lofteurs » et autres personnalités révélées par ce que l’on nomme téléréalité. Elle réussit finalement à intégrer le casting de Rendez-vous dans le noir, mais c’est la douche froide…

Parallèlement, le lecteur suit Clara, nourrie au biberon des manifestations, grèves et autres rassemblements auxquels ses parents l’ont « initiée » dès son plus jeune âge. Autant dire que lorsqu’elle a annoncé à ses parents qu’elle entrait dans la Police, ceux-ci ne se sont pas réjouis… Elle est depuis lors devenue procédurière.

« Ça sonnait pointilleux et fastidieux, voire un peu rébarbatif ; elle s’en amusait. On était loin de l’imaginaire véhiculé par les séries télévisées, loin des filatures à haut risque, des arrestations musclées, des réseaux d’indics et des nuits infiltrées dans les milieux interlopes. Cependant, la traque ne se faisait pas sans elle. Et dès les premières minutes jusqu’à la fin de l’enquête, Clara en consignait chaque étape, par écrit et en images. Elle aimait expliquer son métier, lequel, en tant que tel, n’existait qu’à la Brigade Criminelle. Le procédurier était garant du dossier qui parvenait sur le bureau du juge ou du procureur : de sa cohérence, de sa solidité, de son absence de failles. » [p. 53 – 54]

Devenue mère de famille, Mélanie décide, pour tromper l’ennui, de proposer de courtes vidéos mettant en scène ses jeunes enfants. Le succès de Happy Récré devient tel que les abonnés sont de plus en plus nombreux, monétisant par là même les « clics ». Le temps passé à la réalisation des vidéos s’allonge, l’argent rentre entre autres grâce au placement de produits offerts par les marques et dont la famille ne sait bientôt plus que faire. Le père en arrive à quitter son boulot pour aider sa femme dans ce qui est devenu un travail de pro.

« Le 10 novembre 2019 aux alentours de dix-huit heures, la fille de Mélanie Claux, alors âgée de six ans, disparut lors d’une partie de cache-cache avec d’autres enfants de sa résidence. » [p. 57]

Le récit alterne les chapitres relatifs à Mélanie et ceux relatifs à Clara dont l’équipe est chargée de l’enquête, chapitres entrecoupés d’extraits des procès-verbaux des auditions des protagonistes susceptibles d’éclairer les enquêteurs, ainsi que des recherches effectuées par Clara sur un monde qu’elle ne connait absolument pas : celui des YouTubeurs devenus riches et célèbres grâce aux vidéos postées…

Ce récit pose un regard « horriblement » lucide sur les dérives liées à ces pratiques où tout devient prétexte à tournage, où la caméra filme de jeunes enfants à toute heure du jour, en un déballage constant, aux sens propre – la pratique du Unboxing – et figuré.

« Les parents filment, la mère ou le père, cela dépend des cas. Chez les Diore, c’est la mère qui interagit avec les enfants. Au fil du temps, pour fidéliser les abonnés, les formats se sont diversifiés. Elle leur lance des défis, invente des petits scénarios. Par exemple, les enfants doivent déguster des produits alimentaires uniquement orange ou verts, deviner le prix des articles dans un supermarché, ou bien, les yeux bandés, comparer des pâtes à tartiner de marques différentes. » [p. 123]

« Cette enfant exhibée du matin au soir, cette enfant qu’on pouvait voir en jogging, en short, en robe, en pyjama, déguisée en princesse, en sirène ou en fée, cette enfant dont l’image avait été multiplié sans limites, s’était volatilisée. » [p. 133]

« Aujourd’hui, n’importe qui pouvait imaginer que sa vie était digne de l’intérêt des autres et en récolter la preuve. N’importe qui pouvait se considérer et se comporter comme une personnalité, un people

Au fond YouTube et Instagram avaient réalisé le rêve de tout adolescent : être aimé, être suivi, avoir des fans. Et il n’était jamais trop tard pour en profiter.

Mélanie était une femme de son temps. C’était aussi simple que cela. Pour exister, il fallait cumuler les vues, les likes et les stories. » [p. 235]

Un « roman » à lire et à faire découvrir absolument

Marche ta peine, Maryvonne Rippert

Présentation. Ulis est charmeur et charmant. Le genre de garçon qui plaît aux filles et sympathise avec tout le monde. Jusqu’au jour où il franchit la ligne rouge.
Pour échapper au centre de détention pour mineurs, Ulis doit participer au programme « Marche ta peine » : deux mois de randonnée à travers la France, avec un éducateur bourru et taiseux. Deux mois pour que le garçon réfléchisse à ce qu’il a fait…

Un road trip intense et poignant porté par une voix inattendue, celle d’un ado harceleur.

Mon avis. Un récit à lire et à faire lire aux adolescents…

« – Madame Fontaine, poursuit-elle d’un ton définitif, les faits reprochés à votre fils sont extrêmement graves. La proposition de Marche ta peine est la seule alternative possible à un placement en centre éducatif fermé. […]

– Ma décision prend effet immédiatement. Cette longue marche vous permettra de mesurer la gravité de vos actes, en tout cas je veux l’espérer. Pour l’instant, Ulis, vous en êtes encore loin. Si vous essayez d’échapper à votre punition, vous retournerez en centre éducatif fermé. Il n’y aura pas de deuxième chance.

– Mais c’était juste pour rigoler ! […]

– Voilà. Bonne route. Nous nous revoyons dans deux mois. Selon votre attitude, je déciderai de votre sort. » [p. 7 – 9]

Le cadre est défini dès les premières pages : Noah, l’adolescent qu’Ulis a pris plaisir à harceler sans relâche, a tenté de se suicider et est maintenant dans le coma. La juge offre à Ulis une chance, non de se racheter car il est impossible de « réparer les dégâts » causés à l’adolescent en sursis, mais de prendre conscience de ses actes. Et c’est loin d’être gagné car Ulis les minimise : « Mais c’était juste pour rigoler ! »

« Marche ta peine » est un programme de marche proposé aux adolescents qui ont commis des délits, programme susceptible de leur éviter le passage par la case « centre fermé ».

Marcher dans la nature, sans connexion avec les proches et les réseaux sociaux – portables interdits -, sans confort autre qu’un sac à dos, un sac de couchage et une gamelle, tel est le « deal ». À prendre ou à laisser. À cela s’ajoute l’obligation de tenir une espèce de journal quotidien – pensées, souvenirs, choses vues – à destination de la juge et de réviser pour le brevet. Le sort d’Ulis est désormais entre ses mains.

« Une puissante et absurde nostalgie l’envahit. Faire ses devoirs, le dîner… sa mère… Tous les éléments d’un paradis perdu dont il n’avait pas mesuré le prix. À la place l’attend une soirée morose avec un éducateur qui ne lui accorde pas plus d’intérêt qu’à un rouleau de PQ.

Deux mois avec ce type qui a l’air de me détester ? M’en fous, dès que je peux, je me tire. » [p. 49]

« 4 mars

Ma pensée, c’est que j’aime pas écrire et que ça me saoule. C’est la juge qui va me lire ?

Il faut vraiment rien avoir à foutre pour lire des trucs d’ados.

Je vois tellement de choses que je vois rien. Surtout, c’est comme si personne ne me voyait. » [p. 61]

Ulis n’a « rien d’autre à faire » que réfléchir à mesure que s’enchaînent machinalement les pas, dans l’ombre d’André, « petit, maigre et vieux – la soixantaine -, le visage tanné par le soleil, le cheveu gris coupé ras, il a tout du militaire à la retraite » [p. 43]. Comme on dit chez nous, « aussi sympathique qu’une porte de grange ».

Un jour de mars (ils sont tous pareils)

Aujourd’hui, j’ai le cœur qui traîne derrière mes pieds. Je sais, l’image est bizarre, mais je n’en ai pas d’autre pour décrire ce que je ressens. J’ai plus de vie, plus d’avenir, je sais pas si je retournerai un jour chez moi, et je n’ai plus d’amis. Autant dire que j’ai envie de me foutre en l’air. Oh ! ça ne serait pas difficile, on longe le RER, il suffirait que je saute… » [p. 77]

Ulis en veut à la terre entière : « sa » juge, André, Noah (!), ses anciens amis qui semblaient pourtant prendre tellement de plaisir à rire aux dépens de Noah et qui lui ont maintenant tourné le dos, ses parents – un père macho qui trompe allègrement sa femme avec le consentement tacite de celle-ci ; une mère « terne »… mais bleue de son mari -, ceux qui n’ont eu de cesse de ne voir en lui que son teint « halé »…

Ne trouvent grâce à ses yeux que Colombe, sa jeune sœur -« je savais pas que Colombe serait comme un soleil pour moi » [p. 104] – ainsi que Léonie, une adolescente dans la même situation que lui et partie marcher vers d’autres contrées…

J’ai beaucoup apprécié ce récit qui, par petites touches, relate le cheminement (!) de la pensée d’Ulis, dévoilant par la même des pans de son passé dont il n’avait pas/plus conscience. Ce sera aussi l’occasion de découvrir le passé de certains des protagonistes qui gravitent autour de lui.

Cerise sur le gâteau : point de « guimauve », on n’est pas au pays des Bisounours où « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil ».

Un grand merci aux éditions Milan pour ce partenariat.

Lucia, Bernard Minier

Présentation. À l’université de Salamanque, un groupe d’étudiants en criminologie découvre l’existence d’un tueur passé sous les radars depuis plusieurs décennies et qui met en scène ses victimes en s’inspirant de tableaux de la Renaissance.

À Madrid, l’enquêtrice Lucia Guerrero trouve son équipier crucifié sur un calvaire et se lance sur les traces de celui que l’on surnomme le « tueur à la colle ».

Tous vont être confrontés à leur propre passé, à leurs terreurs les plus profondes et à une vérité plus abominable que toutes les légendes et tous les mythes.

Mon avis. Je me suis encore une fois laissé happer…

Le ton est donné dans le prologue : une scène de crime découverte sous une pluie diluvienne par l’enquêtrice qui sera au centre de ce roman, Lucia Guerrero – la bien nommée -. Celui qu’elle découvre crucifié sur le site d’un calvaire n’est autre que son coéquipier et ami (très) proche, le sergent Sergio Castillo Moreira. Tous deux appartiennent à « l’Unité centrale opérationnelle : l’élite des services de police judiciaire de la Guardia Civil » [p. 15]

« Il pleuvait si fort qu’il lui fallut s’approcher encore et traverser les voiles liquides pour commencer à distinguer la statue – celle qui était beaucoup plus pâle.

Lucia la regardait.

L’espace d’un instant, l’image lui en rappela une autre – et elle en fut glacée.

Puis elle ouvrit la bouche. Un cri muet bloqué dans sa gorge quand la réalité de ce qu’elle voyait lui sauta au visage. Non, ce n’était pas possible, ce n’était pas vrai : ça ne pouvait pas être lui… » [p. 17]

Première partie : Lucia. L’enquête s’annonce difficile lorsque la Guardia Civil réalise que le principal suspect, très vite appréhendé, Gabriel Schwartz, souffre d’un trouble dissociatif de l’identité, autrefois appelé trouble de la personnalité multiple…

« Schwartz avait maintenant les yeux fermés. Lucia le scruta. Son visage ne trahissait plus la moindre expression. Un masque de cire. Comme s’il dormait. Soudain, il rouvrit les yeux, la faisant sursauter. Lucia vit un tel éclat de fureur les traverser, suivi d’une lueur si dure, si viscérale, à l’orée incandescente de son regard, qu’elle se raidit instantanément sur sa chaise.

– Tu sais qui je suis ? dit une voix plus basse, plus profonde, pleine de morgue et d’arrogance.

Lucia hésita :

– Ricardo ? » [p. 34 – 35]

Deuxième partie : Salomón. Parallèlement, on découvre Salomón Borges, criminologue chargé de cours à l’Université de Salamanque. Il est à la tête d’un petit groupe d’étudiants très doués, triés sur le volet, qui ont mis au point DIMAS, un « outil informatique révolutionnaire » qui facilitera grandement les enquêtes des forces de police, à condition qu’il soit reconnu comme tel et financé.

« DIMAS a trouvé quelque chose. […]

– Trois affaires, dit Ulysses Jones.

– Reliées entre elles par plusieurs éléments, dit Alejandro Lorca.

– Trois affaires de meurtre, précisa le jeune Anglais. Et personne n’a fait le lien entre elles… jusqu’à maintenant. » [p. 65 – 71]

Les parties suivantes vont bien évidemment mettre en scène tantôt Lucia, tantôt Salomón, séparément ou ensemble.

Une belle brique qui m’a tenue en haleine d’un bout à l’autre l’espace de deux jours, avec un assassin particulièrement retors et qui prend un malin (!) plaisir à jouer avec les forces de l’ordre. Une enquêtrice torturée – comme « d’habitude » – qui excelle dans son boulot à défaut de réussir sa vie personnelle. Des dessous de l’affaire sordides. Une toile de fond « artistique ».

« – Il est évident que l’homme que nous cherchons est intellectuellement manipulateur, extrêmement doué pour le jeu d’échecs, dit-il. » [p. 294]

« Cette garde civile, Lucia Guerrero : elle ne savait pas à quel point le diable était près d’elle. » [p. 390]

Un bémol : on pressent trop vite à mon goût qui est derrière « tout cela ». Mais il va de soi que je retrouverais volontiers le personnage de la guerrière dans d’autres enquêtes…

Les Sept Sœurs, 1 : Maia, Lucinda Riley

Présentation. À la mort de leur père, énigmatique milliardaire qui les a ramenées des quatre coins du monde et adoptées lorsqu’elles étaient bébés, Maia d’Aplièse et ses sœurs se retrouvent dans la maison de leur enfance, Atlantis, un magnifique château sur les bords du lac de Genève. Pour héritage, elles reçoivent chacune un mystérieux indice qui leur permettra peut-être de percer le secret de leurs origines.
La piste de Maia la conduit au-delà des océans, dans un manoir en ruines sur les collines de Rio de Janeiro. C’est là que son histoire a commencé… Secrets enfouis et destins brisés : ce que Maia découvre va bouleverser sa vie.

Mon avis. Un moment de lecture agréable mais je pense m’arrêter là…

À force d’entendre parler de la saga des Sept Sœurs, j’ai moi aussi eu envie de la découvrir et même si j’ai passé un bon moment en compagnie de (la parfois agaçante) Maia, je ne lirai probablement pas la suite : je n’ai pas été exceptionnellement emballée.

Focus sur Maia, l’aînée des filles adoptées par « Pa Salt », milliardaire énigmatique qui vient de décéder, laissant davantage de questions que de réponses : elles ne connaissent rien de ses affaires et savent juste qu’elles ne seront pas dans le besoin – ce qui n’est déjà pas mal, soit dit en passant -.

Pa Salt a organisé funérailles et succession et a décidé qu’était venue l’heure, pour chacune de ses filles, de partir à la rencontre de ses racines. Pour Maia, « mal dans sa vie », les recherches l’emmèneront à Rio de Janeiro, occasion de plonger dans un passé qui, bien évidemment, éclairera le présent de la jeune femme.

« J’ai quitté Atlantis deux heures plus tard, après avoir pris un billet d’avion et réservé un hôtel, munie d’une valise dans laquelle j’avais jeté quelques affaires à la hâte. À bord de la vedette qui filait sur le lac, je me suis soudain demandé si je partais pour échapper à mon passé ou pour le rechercher. » [p. 118]

Ce sont les pages relatives au passé, m’entrainant de Rio – sous l’ombre du Corcovado – à Paris dans la fin des années vingt, que j’ai préférées – le présent est prévisible dès que Maia débarque au Brésil -, sur les traces de la délicieuse Izabela, amenée à côtoyer le monde artistique, féministe avant l’heure, dans un monde où on ne lui en demande pas tant…

« Brusquement, les magnifiques pierres vertes qui brillaient à son cou lui parurent vulgaires, terriblement ostentatoires. Elle n’était qu’un support sur lequel son père exhibait les signes de sa richesse… Et ses yeux s’emplirent de larmes.

– Ah, querida, ne pleure pas. Tu es très touchée, je comprends, mais tu ne dois pas te laisser déborder par tes émotions en ce grand jour.

Bel se pressa instinctivement contre sa mère et posa la tête sur son épaule, saisie par une immense peur de l’avenir. » [p. 186]

« Six semaines. C’était tout le temps qui lui restait à Paris, avant de retrouver la vie que son amie avait décrite.

Elle avait beau essayer d’envisager son avenir avec optimisme, aucune pensée encourageante ne lui venait à l’esprit ». [p. 286 – 287]

Traduction : Fabienne Duvigneau.

Titre VO (Irlande) : The Seven Sisters (2014).

Aucune bête, Marin Ledun

Présentation. Vera, coureuse de 24 heures non-stop, se souvient de sa dernière compétition, de sa rhinopharyngite et du médoc qu’elle avait pris qui contenait de l’éphédrine.
Condamnée pour dopage, elle a dû ronger son frein hors du circuit pendant huit ans. Aujourd’hui, elle revient, et sa rivale est toujours l’Espagnole Michèle Colnago. Mais cette année, Michèle a décidé de profiter de l’épreuve pour se débarrasser de la pression masculine. Une course à bout de souffle, oppressante, dont l’issue ne se joue pas uniquement entre les athlètes.

Mon avis. Un récit court (120 pages), percutant, et qui dénonce le patriarcat…

Le lecteur suit – de son fauteuil – Vera, une coureuse qui renoue avec la compétition de 24 heures non-stop après une suspension de huit longues années : elle a été accusée de dopage suite à la prise d’un médicament contenant de l’éphédrine…

Elle veut (se) prouver qu’elle n’est pas définitivement hors course (!), qu’elle est capable de rivaliser avec les hommes alors qu’elle est contrainte de subir leur loi au quotidien : au travail, dans le sport et, dans une moindre mesure, dans son couple…

« Sidérée, Vera avait contemplé le rejeton métallique étrange pendant de longues secondes en se demandant si elle, l’ouvrière, serait un jour capable de se révolter comme venait de le faire la machine. Plus tard, le technicien venu inspecter les dégâts et réparer l’engin lui avait tendu la chose en gloussant d’un air imbécile :

– Tiens, c’est gratuit, profites-en et fais-toi du bien !

L’allusion était si grotesque, si pitoyable, et le tutoiement si condescendant que Vera avait hésité un instant entre le rire et la colère. » [p. 23 – 24]

« Oubliez enfin le monde merveilleux et ultra-normatif du grand barouf publicitaire sportif et place au monde ultra-réaliste des ultra-endurants.

Place aux corps imparfaits.

Mieux que ça : place aux corps de madame Tout-le-Monde. Les invisibles. Ceux qu’on ne siffle pas dans la rue. Ceux qu’on ne photographie pas et qu’on ne commente pas. Place aux corps de celles qui couraient à l’âge où tout le monde arrêtait de courir. [p. 30]

Elle est en outre davantage encore confrontée au sexisme cette fois via sa propre fille et au sein de la course même.

 » – La vie ne vous fera jamais de cadeau, mes amours. On vit dans un monde d’hommes fait pour des hommes. Vous ne pourrez compter que sur vous-mêmes. Ce que vous désirez, on ne vous l’apportera jamais sur un plateau. Il vous faudra le prendre par la force. Alors, ne vous laissez jamais faire, ni par les hommes ni par personne.

– Même papa ?

– Même papa, nom de Dieu !

– Mais on l’aime !

– Justement ! Parce qu’il vous aime et que vous l’aimez, battez-vous contre tous les papas et les futurs papas de la terre et ne pensez qu’à vous ! »

Un récit sombre, qui pose un regard sans concession sur certains aspects de la société, même si je ne me suis nullement attachée aux personnages…

Merci aux éditions J’ai Lu pour ce partenariat.