Auteur : Païkanne

La proie, Philippe Arnaud

Présentation de l’éditeur. Anthéa sent si souvent qu’il faudrait fuir. Fuir les manœuvres  des garçons que sa beauté fascine. Fuir les humiliations de l’école, la violence des adultes. Et ce couple de Blancs qui veut l’emmener avec elle en France, si loin du Cameroun… sont-ils vraiment la chance qu’imaginent ses parents ?

En vérité, Anthéa ne demandait rien d’autre que vivre chez elle, dans son pays. Travailler la terre, conter aux enfants les histoires de son village, rire avec Diane du monde des adultes. Quand l’étau se resserre, il ne lui reste plus pour l’aider à survivre – et à se battre – qu’une ombre familière dans ses rêves. Et le souvenir d’un garçon qui l’aimait.

Couverture La proie

Mon avis. Une superbe couverture pour un texte qui interpelle, dans lequel une « jeune proie » se débat avec les moyens dont elle dispose…

Quatre parties dans ce roman : la première relate l’enfance d’Anthéa au Cameroun. Petite fille obéissante, elle passe beaucoup de temps avec sa cousine Diane, frondeuse qui ne semble pas craindre les remontrances des adultes. L’existence d’Anthéa, devenue la conteuse attitrée du village, est douce en dehors de l’école où les mots et les chiffres dansent une infernale sarabande dans sa tête. Les choses changent lorsqu’une famille française rentre à Paris et propose d’emmener la jeune fille dans ses bagages afin de lui procurer un « avenir meilleur ». Elle se soumet, la mort dans l’âme, car sa famille compte sur elle…

   « Anthéa reste seule. Elle sent qu’un mauvais sort vient de couper sa vie en deux, comme on tranche un ananas mûr.
Un avant, un après. Un ici, un ailleurs.
Le meilleur, le pire ? » [p. 62]

Les chapitres suivants racontent l’arrivée en France, « l’adaptation » difficile d’Anthéa qui découvre très vite que le comportement des uns et des autres change (in)sensiblement à son égard, quoi qu’elle entreprenne pour montrer sa bonne volonté.

C’est le début d’une descente aux enfers pour l’adolescente qui tente de trouver un tant soit peu de réconfort dans les rares messages échangés avec sa famille et la terre rouge dont elle amené une poignée dans ses bagages…

   « Elle se dit qu’il faut leur laisser du temps, qu’eux aussi doivent retrouver des repères.
   Et elle se sent soudain si seule… » [p. 92]

Le lecteur chemine aux côtés de la jeune fille qui découvre ces personnes qu’elle connaît à peine et un mode de vie si différent du sien ; petit à petit, elle se surprend à guetter les signes avant-coureurs de drames bientôt quotidiens. La tension est de plus en plus palpable et l’on souffre avec une Anthéa dont la lucidité fait froid dans le dos, se demandant si elle va s’en sortir.

   « Les adultes ont fermé la porte de la cuisine. On n’entend plus rien. Désespérée, Anthéa s’effondre sur son matelas. » [p. 162]

   « Il faut résister au gris qui recouvre cette famille, espérer un miracle. » [p. 176]

Merci aux éditions Sarbacane pour cette découverte.

Ce titre entre dans le challenge « Lire sous la contrainte ».

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Nos éclats de miroir, Florence Hinckel

Présentation de l’éditeur. Je m’appelle Cléo, et j’aurai bientôt 15 ans, 1 mois et 20 jours. Cette date est importante pour moi, car c’est à cet âge-là que tu es morte, ma chère Anne Frank. Tu es mon écrivaine préférée ! Alors j’ai décidé de m’adresser à toi dans ce nouveau carnet. Je vais te raconter ce qui m’interroge, me fait rire ou me bouleverse. Toutes ces choses que je n’oserais jamais dire à voix haute : le voile devant les yeux de ma mère ; ma meilleure et parfois cruelle amie Bérénice ; ma grande sœur, si forte et déterminée ; Dimitri, mon amour d’enfance perdu de vue ; la complexité du monde. Mais aussi mon reflet, si mouvant qu’il m’échappe… ou parfois se brise.

Je vais te parler de nos éclats de miroirs.

Les tiens, les miens, les leurs.

Couverture Nos éclats de miroir

Mon avis. Des éclats brillants, touchants, émouvants, percutants…

J’ai été touchée par la plume de l’auteure relatant des « éclats de vie » de Cléo, une adolescente qui tient un journal intime adressé à Anne Frank, alors qu’elle est près d’atteindre l’âge qu’avait Anne au moment de la mort.

   « Il me sera difficile de dépasser quinze années, un mois et vingt jours, âge où tu as écrit pour la dernière fois dans ton journal. J’aurais l’impression de te trahir. Je pense qu’après cet âge, je ne pourrai plus t’écrire. » [p. 9 – 10]

L’existence de Cléo évolue dans toutes les directions, sans fil conducteur véritable, mais n’est-ce pas cela, l’adolescence ? Des situations ressenties de manière parfois exacerbée ? Des événements « insignifiants » qui résonnent de façon douloureuse ? Des questions que l’on se pose et auxquelles les réponses diffèrent d’un jour à l’autre ?

La référence à Anne Frank est épisodique et ne constitue pas un pilier du roman ; elle permet, en quelque sorte, à Cléo de s’exprimer à travers l’une ou l’autre facette de la jeune Hollandaise. Parmi les sujets abordés, je retiendrai surtout la souffrance de la maman qui a élevé seule ses deux filles suite au décès de son mari et le fait que Cléo n’ait pas d’amis, en dehors de Bérénice dont elle perçoit pourtant bien la « toxicité » sans oser clairement se l’avouer…

   « Ainsi est ma relation avec Bérénice. Liées par une fascination mutuelle, sur un fil d’équilibriste. Un souffle suffirait pour que l’une d’entre nous tombe dans un gouffre. Mais laquelle d’entre nous, et quel gouffre ? » [p. 28]

  « J’aimerais parfois tordre mes reflets, m’épuiser à les rendre souples. Mais rien à faire, je ne les maîtrise pas. Je ne ressemblerai jamais à rien d’autre qu’à moi-même, qui suis si mouvante. » [p. 34]

   « Je pense parfois que l’école m’apprend à ranger mon esprit, et les livres à les déranger. Le résultat, c’est que je ne suis jamais sûre de rien. Je reste étonnée par les jugements tranchés, par l’assurance des gens comme Bérénice. Moi je visite trop de tiroirs à la fois, dans la remise de mon esprit. » [p. 87].

   « Parfois, j’ai besoin de fuguer en esprit. » [p. 121]

Un grand merci aux éditions Nathan pour cette très belle découverte ; parution ce 17 janvier 2019.

La Matinale en cavale

Je me suis prêtée pour la première fois au « jeu » proposé par short édition : La Matinale en cavale.

Il s’agissait d’écrire un texte très court, un poème ou une BD, ce dimanche 13 janvier entre 08h08 et 14h14 sur un thème dévoilé à « l’ouverture des portes », en l’occurrence « apparition » en lien avec l’amour.

Si l’idée de lire mon texte, Dame Araigne, et de voter pour lui vous tente, c’est par ici

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Les Questions dangereuses, Lionel Davoust

Présentations de l’éditeur. 1637 : Qui a assassiné le docteur Lacanne, en plein château de Déversailles ? Pour connaître la réponse à cette question, le mancequetaire Thésard de la Meulière, son libram à la main, est prêt à résoudre les énigmes les plus perfides… jusqu’aux confins de l’indicible.

Couverture Les Questions dangereuses

Mon avis. Une courte plongée dans le siècle dix-septième bellement revisité…

Dans ce bref récit de Lionel Davoust (Port d’Âmes), le lecteur se retrouve au cœur d’un passé  qu’il connaît généralement bien grâce aux romans/films historiques évoluant dans un contexte de « cape et d’épée ». Point d’épée ici puisque les armes dont il est question sont les mots, mais il est vrai que ceux-ci se révèlent parfois des pointes assassines, sources de bien des maux.

Libram à portée de main, et malgré les réticences de son mentor d’Arctengente, le mancequetaire Thésard de la Meulière décide d’enquêter sur l’assassinat du docteur Lacanne, médecin attitré de sa Majesté Léonie Lebensfreude de Légatine-Labarre, reine de France.

Durant ses recherches, il aura fort à faire pour lutter contre des adversaires eux aussi férus de logique et de réflexion, dégainant à qui mieux mieux des questions alliant traits d’esprit et saillies verbales.

   « En sa qualité de mancequetaire du roi, Thésard de la Meulière était un des esprits les plus acérés du royaume, mais non pas de ces péripatéticiens qui soupèsent les graves énigmes de l’existence jusqu’à périr rongés de ne point avoir trouvé de sens à leurs Questions ; au contraire, il maniait la Question comme d’autres la balle au jeu de paume, avec précision et violence, en défi, en outil servant à remporter la victoire. » [p. 27]

    » – Je peux plier comme le roseau, car ma force est dans mon sceau. Je suis garant de la connaissance, sans moi règne l’ignorance, qui suis-je ?

    – Le papier ! Enfin, messire, croyez-vous piéger une femme de lettres avec une Question aussi simple ? » [p. 40]

Le livre poursuit sa route avec un entretien entre l’auteur et Nicolas Barret où, sous forme de questions/réponses (!), Lionel Davoust évoque pêle-mêle son travail, ses propres lectures et bien sûr ce texte qu’il qualifierait « de surréaliste ascendant énervé » [p. 83].

Merci aux éditions ActuSF pour cette découverte hors du commun.

Ce titre entre dans le challenge de La Licorne, 5.

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Atelier d’écriture 322, chez Bric à Book

Voici la photo de Nick Cooper à partir de laquelle Alexandra proposait d’écrire cette semaine :

© Nick Cooper

Depuis près de trente ans, ils avaient pris l’habitude de venir le dimanche au Kaffe Perro Negro de Gdansk, après leur repas dominical. La carte des desserts y était si alléchante que Ewa avait un jour décrété que, décidément, elle ne voyait pas pourquoi elle s’échinerait à préparer elle-même le dessert ce jour-là. Tadeusz s’était bien vite incliné : ce que femme veut, Dieu ne le veut-il pas ?

C’est ainsi que chaque semaine ou presque – il était arrivé, rarement, il est vrai, que la rigueur de l’hiver polonais ait eu raison de leur détermination –, le couple Karwowski parcourait le cœur léger les quelques rues séparant leur domicile du salon de thé. Ils savaient que les enfants qui naîtraient ne les contraindraient nullement à déroger à la charmante tradition. En cela, ils avaient raison puisque le ventre d’Ewa était resté désespérément sec. Qu’à cela ne tienne, ils s’épanouiraient à travers eux-mêmes.

Au fil des années, Ewa ne s’était jamais lassée du mazurek lorsque la carte le proposait ; quant à Tadeusz, son goût naturel le portait tantôt vers le racuchy, tantôt vers le bobka.

Le temps avait accompli son œuvre, émoussant la passion qui avait été la leur. Aujourd’hui, Ewa tuait les minutes en détaillant une carte qu’elle connaissait pourtant par cœur, les saisons faisant resurgir presque invariablement les mêmes « nouveautés » ; Tadeusz, lui, se rinçait le gosier plutôt deux fois qu’une.

Les rêves s’était envolés, l’amour s’était un jour mué en tendresse, la tendresse elle-même s’était délitée, ne laissant entre eux qu’une mer étale de griefs.

Pourtant, jamais il ne leur serait venu à l’idée de s’engager sur des chemins différents, si bien que chaque dimanche ou presque, le couple Karwowski se rendait au Kaffe Perro Negro, espérant, peut-être, raviver les souvenirs d’antan…

S.T.A.G.S., 1 : Partie de chasse, M. A. Bennett

Présentation de l’éditeur. Meurtrière. Mais sans avoir l’intention de tuer.
J’ai donc des circonstances atténuantes.
Et avant que vous ne perdiez toute compassion, je n’ai pas donné la mort de mes propres mains. Nous étions en groupe. Comme dans une chasse à courre.
D’abord, je dois vous parler de mon lycée. Tout part de là. STAGS est la plus vieille école d’Angleterre. La partie la plus ancienne date de 683…
Et puis, bien sûr, il y a Henry de Warlencourt.
Vous avez peut-être entendu parler de lui sur le Net ? Ou alors vous avez vu sa photo aux infos ? Personne n’aurait pu imaginer quel monstre il était.
Moi non plus.
Jusqu’à ce que je reçoive l’Invitation…

Couverture S.T.A.G.S, tome 1 : Partie de chasse
Mon avis. Un bon moment de lecture…
Après avoir enchaîné des lectures décevantes, je rebondis depuis quelques semaines avec des romans que je n’ai pas envie de déposer après en avoir tourné quelques pages. Celui-ci en fait partie, même si le suspense n’est pas véritablement présent au cœur des pages puisque la narratrice relate son « aventure » après coup ; le lecteur sait dès lors qu’elle est toujours vivante, à tout le moins au moment d’écrire ces lignes…

C’est Greer qui raconte cette « partie de chasse » qui aurait pu/dû lui coûter la vie. Tout a commencé lorsqu’elle a reçu une bourse lui permettant d’être admise au prestigieux lycée de S.T.A.G.S., un lieu éminemment symbolique où ne se côtoient « logiquement » que les rejetons de l’élite anglaise. Un lieu qui suinte le passé et d’où semble banni le « progrès » comme Internet et les portables.

Ils sont trois « Sauvages » à dénoter dans cet environnement suranné : Greer, la boursière ; Nel, surnommée Chanel par les étudiants, son « crime » est d’avoir un père qui a fait fortune dans la téléphonie mobile, mais qui n’appartient pas « naturellement » à ce milieu ; enfin Shafeen, jeune Indien un peu trop « hâlé » pour ce microcosme. Autant dire que ces trois-là n’expérimentent nullement le sens du mot « intégration ». Et pourtant, ils se voient bel et bien invités au week-end chasse, tir, et pêche organisé dans « l’humble demeure » (le gigantesque domaine) du sublissime Henry de Warlencourt, secondé par sa cour de « Médiévaux ».

   « Juste neuf ados dans une baraque gigantesque. » [p. 81]

On comprend vite où le bât (!) (va) blesse(r), d’autant que Greer ne cesse de préciser que si elle avait su, elle aurait décliné l’invitation. Les indices sont semés tels les cailloux du Petit Poucet, mais malgré cela, j’avais envie de soulever la totalité du voile afin de découvrir qui allait sortir vivant de ce week-end bien nommé chasse, tir et pêche

   « Piers et Cookson ont échangé un regard qui ne m’a pas échappé et m’a donné un petit frisson, car il m’a semblé de mauvais augure. » [207]

J’ai beaucoup « tiqué » à la fin, lors de l’échange avec l’Abbé, mais l’épilogue vient « remettre les pendule à l’heure », appelant ainsi le tome suivant.

Cerise sur le gâteau : les multiples références cinématographiques auxquelles recourt Greer pour évoquer telle ou telle scène, tel ou tel personnage.

Traduction : Mireille Vignol.

Titre VO : S.T.A.G.S. (2017).

Merci aux éditions Bayard pour cette découverte.

Sharko, Franck Thilliez

Présentation de l’éditeur. « Sharko comparait toujours les premiers jours d’une enquête à une partie de chasse. Ils étaient la meute de chiens stimulés par les cors, qui s’élançaient à la poursuite du gibier. A la différence près que, cette fois, le gibier, c’était eux. »

Le lieutenant Lucie Henebelle a tiré sur un homme en dehors de toute procédure. Pour la protéger, son compagnon Franck Sharko, lui aussi flic au 36 quai des Orfèvres, a maquillé la scène de crime. Ils vont récupérer l’affaire. Celle d’un type retrouvé dans sa cave, mort d’une balle dans la gorge.
Y a-t-il plus infernal, quand on est flic, que de devoir enquêter sur son propre crime ?

Couverture Franck Sharko & Lucie Hennebelle, tome 6 : Sharko

Mon avis. Un bon moment, comme souvent avec Thilliez…

J’ai fait un bond dans le temps avec cet opus puisque le dernier lu de la saga Sharko/Henebelle était La mémoire fantôme, mais mon (toujours gentil) kiné m’ayant prêté Sharko, je m’y suis lancée et n’en ai fait qu’une bouchée – une lampée, devrais-je dire eu égard aux circonstances – .

Le couple sera cette fois confronté à une situation susceptible de faire voler en éclats leur existence, avec des conséquences dramatiques, non seulement pour eux mais également pour leurs jeunes enfants, Jules et Adrien.

Pour faire plaisir à sa tante dont le mari maintenant décédé était policier à la retraite, Lucie accepte d’enquêter discrètement sur un homme soupçonné de tremper dans un enlèvement. Alors qu’elle a pénétré dans la maison apparemment vide de l’individu pour fouiner, elle est surprise par celui-ci et c’est in extremis qu’elle l’abat pour sauver sa vie.

Problèmes : elle a agi en dehors des clous et a commis un homicide ; en outre, même si la cave de la victime donne à penser qu’il avait « des choses » à se reprocher, rien ne dit qu’il était impliqué dans l’enlèvement évoqué précédemment.

« Solution » : appeler Franck en espérant (désespérément) qu’il aura une idée pour la/les sortir de ce pétrin.

   « Sharko jeta un œil vers le cadavre.

    – Je ne vois plus que la dernière option… On récupère l’affaire. On enquête sur ton propre meurtre. » [p. 51]

   « Il pouvait passer à la seconde étape. La pire.

    Il s’approcha de l’établi où se trouvait l’aquarium et s’empara du scalpel. » [p. 56]

Difficile de lâcher le livre une fois qu’on l’a commencé. Je mettrai particulièrement en évidence deux éléments : le travail extrêmement fouillé de documentation qu’a dû fournir l’auteur, notamment autour de la « problématique du sang », pour que l’ensemble soit cohérent ; la faculté d’instiller un malaise lancinant de façon à ce que le lecteur soit attentif à chaque détail susceptible de « faire plonger » Henebelle et Sharko. J’ai aussi beaucoup apprécié Nicolas, qui tente de se raccrocher à ses facultés d’enquêteur, lui qui a tout perdu lors de la mort de sa compagne – dans un roman précédent que je n’ai pas lu.

Ce titre entre dans les challenges de La Licorne 5 et « Lire sous la contrainte ».

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challenge Lire sous la contrainte

[Direct du cœur], Florence Medina

Présentation de l’éditeur. Ma mère m’a mis le deal entre les mains dès la fin du premier trimestre de seconde : soit je remontais ma moyenne générale de deux points, soit j’étais inscrit d’office à une option cette année.

Il aurait suffi que je bosse un peu… Mais ça ! Faut croire que mes profs ont raison, je suis partisan du moindre effort. Le seul truc auquel j’ai échappé, c’est d’aller faire du russe ou du badminton dans un lycée à l’autre bout de Paris. Quitte à me taper une option, je voulais pas me faire des transports en plus.

Résultat des courses : LSF.

– Quoi ? j’ai dit la première fois que ma mère m’a parlé de ça.

– LSF, langue des signes française.

– Mais pour quoi faire ? C’est pour les sourds, la langue avec les mains. Je suis pas sourd. Franchement, j’ai même jamais croisé un sourd de ma vie. À quoi ça va me servir d’apprendre la LSF ?

– À avoir des points au bac !

– Mais maman…!

Couverture Direct du coeur

Mon avis. Un texte que j’ai beaucoup apprécié et qui devrait plaire aux adolescents…

J’ai découvert l’auteure avec La lune avait bu, « ovni gastronomique », et lorsqu’elle m’a proposé de lire son nouveau roman, jeunesse cette fois, je n’ai pas hésité.

Le héros – bien malgré lui – du récit, c’est Tim(othée), adolescent qui vit avec sa maman et ne « côtoie » son « père » que très épisodiquement.

« – Tu te fais avoir, maman. Pendant ce temps, il fait construire un sauna dans sa maison de campagne pour lui, sa Krisproll et leurs Wasa.

    Mon père est marié à une Finlandaise. Ouais, c’est un peu mesquin, ces surnoms, mais on n’a que le plaisir qu’on se donne. » [p. 40]

Le jeune homme se voit contraint par sa mère, en raison d’une moyenne générale peu élevée, de choisir une option ; par élimination, il sélectionnera la LFS, autrement dit la langue française des signes.

Tim est (très) peu motivé et bien décidé à brosser le cours dès que faire se peut d’autant que, « cerise sur le gâteau », celui-ci est programmé le vendredi, de 16h30 à 18h30.

Ce récit relate non seulement la découverte d’une monde que le jeune homme ne connaît nullement, mettant le doigt sur une manière de vivre qui déconstruit les clichés, mais évoque également les préoccupations inhérentes à l’adolescence : les relations avec le(s) parent(s), les profs ; les amis ; les émois amoureux ; les jeux vidéo ; la recherche de soi ; les questions que l’on se pose ; le regard des autres…

   « Je commence à capter. En fait, c’est moi qui deviens soudain moins sourd à ce qui se passe autour de moi. »  [p. 57]

En outre, les pages se tournent aisément et l’humour est bel et bien présent.

   « Dans l’ensemble, il m’arrive de drôles de trucs, ces derniers temps. […]

    Le plus anecdotique, mais certainement pas le plus prévisible, c’est que j’intègre la caste des gens qui ont la moyenne en sciences. […]

    En fait, la prof est cinglée. Et bizarrement, sa dinguerie et ma nullité, ça donne un truc qui marche. » [p. 59]

   « Autre mutation, plus flippante : mon père fait une espèce de come-back dans ma vie. Enfin, le terme come-back est peut-être pas le plus approprié parce que, pour faire un come-back, faut avoir un peu occupé la scène à un moment ou un autre, j’imagine, au minimum avoir fait une figuration intelligente, […] » [p. 61]

   « Un coup de foudre comme un uppercut.

    KO debout. Sonné. Comme si j’avais pris un coup de jus.

    Elle entre comme une tornade et s’assoit un tout petit peu en diagonale de moi. Elle cultive le camaïeu comme d’autres filent la métaphore. » [p. 87]

Un roman à proposer, sans hésitation aucune, aux élèves du deuxième degré.

Un grand merci à Florence Medina et aux éditions Magnard pour ce partenariat.

 

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Concours : ayant reçu deux exemplaires du roman, je vous propose d’en gagner un.  Pour ce faire, envoyez-moi un courriel via la rubrique « contact » (en haut à droite de la page) reprenant vos coordonnées. Le tirage au sort, réservé à la Belgique, sera effectué le 6 janvier 2019. S’il devait arriver que le livre se perde malencontreusement lors de son acheminement vers le gagnant, il ne serait pas renvoyé.

A été tirée au sort : Nathalie V.

Ashley Loyd, Matthieu Elhacoumo

Présentation de l’auteur. Cette œuvre comporte des scènes choquantes. Elle vise un public averti.

« Je m’appelle Ashley Loyd, j’ai 16 ans, et je suis morte il y a trois jours ; je me suis suicidée après avoir subi de nombreuses intimidations, des insultes et après qu’un mec m’a brisé le cœur. »

Mon avis. Contactée par l’auteur pour lire sa nouvelle, j’ai accepté la proposition : mon avis est très mitigé. 

Le sujet est intéressant, mais j’ai « tiqué » dès le début : la lettre écrite par la jeune fille à sa mère m’a semblé peu plausible dans la manière dont les idées sont formulées. En outre – et c’est une constante au fil du récit -, les choses évoluent beaucoup trop rapidement, tant les circonstances ayant conduit au harcèlement, le harcèlement à proprement parler et ses conséquences, que l’enquête menée par les deux policiers et la manière dont ils « acceptent » l’irrationnel. En fait, ce récit m’apparaît comme une trame qui aurait dû être davantage développée. Enfin, la « pratique sexuelle » dont il est question est « peu ragoûtante » (euphémisme) et m’a, j’en conviens, rebutée.

Cependant, j’ai envie de mettre en avant un élément très positif : la construction du récit qui allie lettres, courriels, captures d’écran de discussions… qui diversifient le propos.

Ce titre entre dans les challenges de La Licorne, 5 et « Lire sous la contrainte ».

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challenge Lire sous la contrainte

Sœurs, Bernard Minier

Présentation de l’éditeur.

Mai 1993. Deux sœurs, Alice, 20 ans, et Ambre, 21 ans, sont retrouvées mortes en bordure de Garonne. Vêtues de robes de communiantes, elles se font face, attachées à deux troncs d’arbres.
Le jeune Martin Servaz, qui vient d’intégrer la PJ de Toulouse, participe à sa première enquête. Très vite, il s’intéresse à Erik Lang, célèbre auteur de romans policiers à l’œuvre aussi cruelle que dérangeante.

Février 2018. Par une nuit glaciale, l’écrivain Erik Lang découvre sa femme assassinée… elle aussi vêtue en communiante. Vingt-cinq ans après le double crime, Martin Servaz est rattrapé par l’affaire. Le choc réveille ses premières craintes. Jusqu’à l’obsession. […]

Couverture Soeurs

Mon avis. Un « tourne-pages » diablement efficace…

Après avoir abandonné non pas une mais deux lectures coup sur coup, situation qui ne m’était jamais arrivée, je voulais une « valeur sûre » pour me remettre de ces déboires ; mon choix s’est porté sur Sœurs, prêté depuis quelques mois déjà par mon (gentil) kiné. Bien m’en a pris…

Après un prélude qui plonge le lecteur aux côtés de deux sœurs adolescentes, Ambre et Alice, sur le point de rejoindre l’auteur qu’elles adulent – Erik Lang – au beau milieu d’une forêt, un soir de juin, la première partie commence cinq ans plus tard, en 1993, alors que les corps des deux jeunes filles sont retrouvés, attachés à des troncs d’arbre. Particularité : elles sont revêtues d’une robe de communiante, référence apparente à un des romans du célèbre Erik Lang, celui-là même qui a à tout le moins entretenu une correspondance avec les deux sœurs. Lorsque l’écrivain est formellement disculpé, Martin ne peut s’empêcher d’être taraudé par le doute, mais il n’est alors qu’un bleu –  pistonné de surcroît –, si bien que l’affaire est close. Cette incursion dans le passé de Servaz, qui en est à sa première enquête, permet d’en découvrir une autre facette, d’autant qu’il a dû, à l’époque, abandonner certaines illusions en salle d’interrogatoire…

Retour au présent : Servaz recroise la route de l’arrogant auteur lorsque la femme de ce dernier est assassinée. Circonstance troublante : elle aussi a été revêtue d’une robe de communiante. Il n’en faut guère plus pour que le policier replonge dans le passé, mettant en lien les deux affaires.

Impossible de lâcher le livre une fois qu’on l’a commencé. Le chemin parcouru par Servaz s’avère semé d’embûches ; Bernard Minier initie par ailleurs une réflexion sur le travail du romancier et les relations, aujourd’hui « aisées » – notamment via les réseaux sociaux –, entre auteurs et lecteurs. En outre, la fin voit s’inscrire un énorme point d’interrogation relatif à l’avenir du policier…

    » C’est pas une affaire banale, poursuivit Espérandieu. On a retrouvé la femme étendue au milieu de… serpents venimeux. C’est la panique là-bas, apparemment ils se sont échappés de leurs cages et ça grouille de reptiles.

    Servaz sentit comme un picotement à la base du cou. Un écho. Lointain. Éloigné dans le temps. Un vague souvenir. Une très vieille affaire enfouie dans le passé… Une simple coïncidence, se dit-il. Il frémit. Il avait horreur des reptiles. » [p. 208]

    « – À votre avis, est-ce que j’ai tout inventé ou est-ce que cette histoire est vraie, capitaine ? Vous voyez : c’est ça, l’art du conteur. Faire naître cette terrible proximité qui vous fait accompagner, aimer et regretter les personnages, souffrir avec eux, se réjouir, trembler avec eux… Pourtant, ce ne sont que des mots.

    Sur quoi, il se penche en avant.

   – Les romanciers sont des menteurs, capitaine, ils enjolivent, ils extrapolent, ils finissent par prendre leurs mensonges pour la réalité. » [p. 392 – 393]

Ce titre entre dans le challenge de La Licorne, 5.

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